lundi 2 avril 2018

Emmanuel Macron : le thatchérisme à la française ?

Mars 1984/mars 1985 : la grève des mineurs britanniques donne lieu à un conflit social long et dur, qui se termine par leur défaite. Il marque le début d’un affaiblissement majeur du syndicalisme en Grande Bretagne. En revanche pour Margaret Thatcher, Premier Ministre, il s’agit d’une victoire symbolique importante, qui va asseoir son crédit politique et faciliter la mise en place de sa politique conservatrice et libérale.

France, avril 2018 : le personnel de la SNCF, et notamment le personnel roulant, entame une grève de grande ampleur, qui est prévue pour durer trois mois. 


A priori ces deux évènements sont à la fois éloignés dans le temps et géographiquement, et leur rapprochement peut paraître étrange. Je crois au contraire que cela fait sens de les relier.
Le conflit de la SNCF est le premier conflit social majeur qu’Emmanuel Macron et son gouvernement doivent affronter. Or tout est fait à la fois pour l’instrumentaliser, le dramatiser et le décrédibiliser.
L’instrumentalisation passe d’abord par la volonté d’aller vite et de légiférer par ordonnance, ce qui implique un dialogue social réduit ; le risque, évident, de braquer les syndicats et les personnels, est alors assumé, voire revendiqué. Il s’agit d’affirmer la volonté de « réforme » et une posture d’autorité, face à des cheminots décrits comme irresponsables. Elisabeth Borne, la Ministre des Transports peut ainsi affirmer « Je le dis clairement, personne ne peut comprendre que les syndicats de cheminots engagent une grève longue et pénalisante alors que le gouvernement est dans le dialogue."
La dramatisation consiste à insister sur l’ampleur attendue de la grève et ses effets : Guillaume Pépy, le patron de la SNCF y va d’ailleurs de sa prédiction « la grève sera très pénalisante pour [les] clients". Les français doivent savoir qu’ils vont être très impactés et ce malgré la « visibilité » sur le calendrier de la grève.
Enfin il s’agit de faire passer les grévistes pour des nantis, arc-boutés sur leurs avantages et totalement inconscients des dangers qui guettent l’entreprise (on notera en passant que, de façon étrange, ni la direction ni la tutelle de l’entreprise, ne sont eux responsables de la situation actuelle) ; pour le Premier Ministre « Il est temps d'oser mener la réforme que tous les Français savent nécessaire".

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Il faut rendre la grève impopulaire, pour la rendre intenable à terme, et partant de là faire le pari de son échec. En effet l’échec de ce mouvement est fondamental pour le gouvernement, car ce qui se jour ici ce n’est pas seulement l’évolution du statut des cheminots, ou l’ouverture du trafic ferroviaire à la concurrence. Derrière cette bataille du rail, c’est bien la capacité du gouvernement à briser toute résistance à sa politique qui est en jeu. Si une grève dure à la SNCF échoue – alors que la SNCF reste un des bastions forts du syndicalisme dans notre pays et que la capacité de nuisance des cheminots est  élevée - cela voudra dire qu’il sera très difficile de s’opposer à d’autres réformes. Cela serait un signal très fort adressé à ceux qui seraient tentés de mener des actions similaires dans d’autres secteurs. Le message serait alors « S’ils n’ont pas réussi à nous faire plier à la SNCF vous n’avez aucune chance d’y arriver ». Le gouvernement remporterait alors une triple victoire : il pourrait mener sa réforme ferroviaire, il découragerait toute velléité d’action syndicale et enfin il affirmerait sa posture de gouvernement « réformateur », qui ne recule pas.
A l’inverse, une grève qui réussirait, le gouvernement devant retarder ou revoir sa réforme, atteindrait à la fois la crédibilité du gouvernement – notamment quant à sa méthode – et donnerait surement des idées dans d’autres secteurs. Elle changerait la donne du rapport de force social.

Pour le gouvernement ce conflit à la SNCF revêt donc la même importance que le conflit des mineurs il y a plus de trente ans pour M Thatcher.
Mais au delà de cette analogie entre les grèves, il est intéressant de pousser plus loin la comparaison entre Margaret Thatcher et Emmanuel Macron ; concrètement le Président de la République mène une politique économique que ne renierait pas la Dame de fer : dérèglementation, privatisations, baisse d’impôts pour les plus aisés, volonté d’affaiblir la sphère d’influence de l’Etat, proximité avec le monde des affaires, ou encore, dans une similitude troublante, volonté de faire à tout prix de Paris une grande place financière à l’instar de ce qui avait été fait avec Londres !
E Macron qui avait intitulé son live « Révolution » semble vouloir mener en France la révolution libérale et conservatrice qui avait été mise en oeuvre en GB dans les années 80. Cette révolution n’a rien de neuf, elle a les accents du passé et d’une vision datée de l’économie.  Certains trouveront la comparaison forcée et biaisée, aussi je les invite à lire cette phrase dans la notice Wikipedia consacrée à Margaret Thatcher qui a des échos tout à fait troublants avec notre actualité : « Margaret Thatcher orchestre une réduction importante du rôle de l'État, accompagnée du renforcement de son autorité sur les domaines qu'il conserve, au détriment des corps intermédiaires. Elle lance ses réformes les plus importantes aux débuts de ses mandats, lorsque sa légitimité démocratique est incontestable. »

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De nombreux commentateurs continuent à se demander quelle est l’inspiration d’Emmanuel Macron, on leur conseillera de regarder du côté de la Dame de fer, car si le style et le parcours sont bien différents, les similitudes dans la politique sont étonnantes.

Chem Assayag

PS Comme nous tous je vais être ennuyé (pour rester poli) par cette grève. Mais je pense que ce qui se joue va bien au delà de la SNCF et mérite donc plus qu’une réaction épidermique, sachant par ailleurs que la réforme envisagée est néfaste sur de très nombreux aspects.

2 commentaires :

  1. Parallèle pertinent : l'idéologie néo-libérale en marche.

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    1. Ajoutons que pour faire face à cette "marche" (qui a commencé il y a déjà longtemps !), nous avons besoin des syndicats, et que le 1er d'entre-eux soit à la hauteur des enjeux sociaux, historiques, immenses. Une analyse magistrale de F. Lordon :

      https://blog.mondediplo.net/2018-03-20-Ordonnances-SNCF-l-occasion

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