lundi 28 novembre 2016

Révolutions, pour de faux.

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Le propre des époques incertaines et troublées c’est le dérèglement du langage ; les mots ont un sens détourné qui permet toutes les interprétations et toutes les approximations. A ce titre celui ou celle qui réussit à préempter un champ sémantique à son avantage dispose d’un atout considérable, car il choisit le terrain sur lequel se déroule la bataille de la communication et des idées.
Le retournement extrême du langage c’est bien sûr celui qui a été si bien décrit par George Orwell avec le concept de novlangue dans « 1984 ». Les mots non seulement sont vidés de leur sens mais disent souvent le contraire de ce qu’ils exprimaient auparavant. Le langage est alors une grande Ironie.
Aussi c’est avec un certain amusement que j’ai découvert le titre de l’ouvrage publié par Emmanuel Macron aux Editions XO : « Révolution ». Voilà un pur produit du système socio-politique français, ancien banquier d’affaire, qui entonne l’air de la révolution. Bigre !
Détail croustillant supplémentaire, Mathieu Pigasse, autre énarque et banquier d’affaire et figure du microcosme d’influence français – il est notamment co-propriétaire du journal Le Monde – y avait été lui aussi de son livre et de sa révolution en publiant « Révolutions » il y a quelques années.
Voilà donc que nos « élites » nous promettent le grand soir avec un mot qui résonne fortement dans le conscient collectif des français puisque la Révolution  de 1789 est l’évènement fondateur de la société moderne française.  Voilà donc que ceux qui ont le pouvoir nous annonceraient l’abolition des privilèges, le renversement  des ordres établis, l’avènement d’une nouvelle société. Voilà ceux dont la voix porte, qui peuvent décider, qui veulent nous emmener vers les rivages d’un nouveau monde !  En voilà une grande nouvelle. Évidemment il n’en est rien.
Bien entendu il ne s’agit pas ici de nier la possibilité pour des représentants établis du système d’œuvrer à son démantèlement et à son remplacement – il s’agit d’ailleurs d’un sujet passionnant ; la « révolution », la vraie, peut elle venir du dehors ou doit-elle justement être initiée par des insiders, des connaisseurs et des acteurs du système en place, seuls à même, avec d’autres forces, de pouvoir réellement le menacer ? Les exemples historiques sont nombreux pour soutenir cette thèse comme celui de Lénine issu d’une famille aisée, anoblie par le tsar et qui sera l’instigateur de la révolution bolchévique! - , mais simplement de constater que ceux qui utilisent désormais le concept de révolution nous parlent tout au plus d’aménagements, d’évolutions, de légers changements, ce qui n'est évidemment pas condamnable, mais n'est pas vraiment la même chose. Par exemple si on reprend l’ouvrage d’Emmanuel Macron, on serait bien en peine de déterminer ce qui y est vraiment révolutionnaire.
A ce titre rappelons tout d’abord qu’à l’origine la révolution est violente, comme le dit le Larousse, elle est  « (un) changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d'un État, qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place, prend le pouvoir et réussit à le garder ». Cette dimension, certes dérangeante, semble avoir été totalement oubliée.  On imagine aisément qu’aucun de nos hommes/femmes politiques aujourd’hui ne préconise l’usage de la force pour faire évoluer nos sociétés. Au mieux on pourrait utiliser l’oxymore « révolution pacifique ».
D’autre part la révolution se traduit par la rapidité de mise en œuvre des changements; avec la révolution il faut aller vite. Or dans nos sociétés marquées par le primat du droit, la rapidité est souvent un exercice difficile, car les processus de décision et d’application sont longs et complexes. Au mieux on pourrait espérer une « révolution lente ».
Enfin et c’est sans doute ce qu’on a le plus en tête, habituellement, lorsqu’on évoque la révolution, les changements doivent être radicaux. La révolution est une table rase, une transformation profonde de l’ordre antérieur, un bouleversement. L’avant et l’après de la révolution ne s’inscrivent plus dans une continuité mais dans une rupture nette.  Dès lors utiliser l’idée de révolution pour perpétuer d’une certaine façon l’ordre antérieur ou au mieux le modifier à la marge est une façon habile et cynique de rendre la possibilité d’une vraie révolution totalement inaudible ou vaine – idée qui fait écho à la fameuse phrase prononcée par Tancredi, dans « Le Guépard » de Lampedusa  « Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change ». On revient alors sur nos pas, au point de départ, dans une révolution au sens astronomique.
Ultime vertu de ce tour de passe passe idéologique visant à porter l’étendard de la révolution et à l’afficher sur les premières de couverture il permet de se parer des atours du progressisme et de la nouveauté à peu de frais, reléguant ceux qui se contenteraient de parler de changement ou d’amélioration dans le camp des tièdes, des médiocres et des falots.

En conclusion on pourrait se demander quelles idées seraient vraiment révolutionnaires en 2016 dans le contexte de la société française et ne consisteraient pas seulement en une captation sémantique du mot de révolution. Je proposerai ci-dessous quelques idées* aux lecteurs – que certains trouveront fades ou absurdes à n’en pas douter, et c’est avec intérêt que je lirai vos réactions et propositions :
  • instaurer une représentation des citoyens basés sur un tirage au sort intégral
  • instaurer un plafond pour tous les revenus
  • augmenter (très) significativement la fiscalité du patrimoine notamment en cas de transmission
  • développer un principe d’anticipation : toute décision impactant une collectivité doit intégrer une évaluation de ses conséquences à moyen et long terme
  • imaginer de nouvelles structures économiques de production soumises à des normes sociales et environnementales de haute qualité
  • sortir de l’Union Européenne et refonder une fédération européenne « sociale, culturelle et écologique",
  • nationaliser l'industrie du médicament
  • diminuer le temps de travail de façon très significative (du cycle court de la semaine, au cycle long de la carrière…)
  • renforcer l'indépendance des médias: tout média et/ou support d'information ayant une vocation journalistique est soumis à une charte garantissant l'indépendance de sa rédaction vis à vis de de ses propriétaires et la concentration des médias d'information est soumis à des restrictions très strictes.

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Illustration "La liberté guidant le Peuple" de Delacroix, exposée au Louvre au début de l'article

* les idées proposées sont évidemment en phase avec la tonalité générale du site.


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