vendredi 29 janvier 2016

Bureaucratie, Game of Thrones et choc de simplification

Comme annoncé, je poursuis mon précédent post dans ce qui va s'avérer être au final une trilogie qui est née de la collision de plusieurs lectures et notamment de Bureaucratie (en anglais "« The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy ») de David Graeber, ethnologue/économiste et gauchiste/anarchiste. La lecture en est rafraîchissante. L'exergue du livre, que j'ai reproduit en image à gauche de ce texte, donne une assez bonne idée de l'approche.

Un traité d'anthropologie peut être assommant (ou pas) mais Graeber sait faire le job et raconte notamment sa déception par rapport aux attentes soulevées par la Science-Fiction de son enfance. Autant dans une époque précédente, les prédictions de Jules Vernes se sont avérées étonnamment vraies (pas toutes bien sûr), autant force est de constater qu'il n'y a pas de voiture volante en 2016 (chose qui me frappe depuis plusieurs années et dont je m'ouvre régulièrement avec ma fille de 9 ans). Graeber opte également pour une approche métaphorique en s'appuyant sur Star Trek ou les écrits de Tolkien. Comme je ne veux pas paraphraser son livre et que je connais mal tout ça, j'ai opté pour Game of Thrones.

Game of Thrones décrypté

Petit disclaimer : je ne suis pas un fan absolu de Game of Thrones (GOT) dans le sens où il se pourrait fort bien que je commette des confusions propres à faire hurler les fans. Par ailleurs, étant à jour de la diffusion, je ne puis que dire : ATTENTION SPOILER. Je cite plus volontiers les éléments de la série en anglais car je la regarde en VO, n'y voyez aucune volonté de frime.


Alors commençons par le commencement. Le monde de GOT est-il une métaphore géographique, dans le sens où les différents royaumes représenteraient des pays ou continents du monde actuel (certaines des cités "libres" pourraient assez bien mimer Dubaï par exemple) ou cette géographie relève-t-elle d'une métaphore des différents aspects d'un même monde, le nôtre ? J'opte pour la seconde.

Il faut tout d'abord s'occuper de l'ultime frontière, "The Wall", muraille de glace hérissée de forteresse, qui sépare le monde "civilisé" (enfin façon de parler) du monde glacé occupé par les wildlings (les sauvages). Et la menace d'hiver longs et capricieux (plusieurs années ? avec des fréquences variables ?) plane sur les esprits ("Winter is coming"), des hivers où des créatures malfaisantes, mythiques et quasi-invincibles sont libérées. Là encore, il serait facile d'y voir une métaphore géographique du type "Rome contre les barbares". J'y vois plus une allégorie des périls qui menacent notre civilisation à intervalles réguliers et où la barbarie se déchaîne (Staline et Hitler dans les années 30, Mao dans les années 50, l'islamisme radical aujourd'hui ?). 

Le Wall est donc le bien faible rempart qui sépare le monde du déchaînement de la barbarie, l'ironie étant que que ce sont des réprouvés (les black crows) qui assurent la surveillance. Ce qui marque ensuite GOT, c'est bien sûr la lutte acharnée pour le trône de fer à King's landing. Des Houses se battent pour le pouvoir, toutes revendiquant la légitimité sur le royaume en se fondant sur la lignée. Bien que King's landing soit tout sauf une démocratie, les Houses font aisément figure de partis politiques. Evidemment, ils n'ont pas vraiment de programme, juste la soif du pouvoir mais ça ne fait que renforcer la comparaison, non ? Westeros (le monde des 7 provinces dirigé depuis le trône de fer) est au final relativement invariablement dirigé par un leader incompétent & belliqueux (suivez mon regard). Ainsi, les valeurs qui sont dans tous les bouches, notamment l'honneur, ne sont qu'une vaste fumisterie qui masque très mal la réalité du pouvoir, corrompu et impuissant. Tout cela nous est bien connu. Evidemment, les ardeurs du roi sont tempérées par l'administration (the small council) et une gouvernance parallèle est menée par des intrigants (Lord Varys ou Baelish). Le spectre de l'administration formatée par l'ENA et de Bercy est ici bien marqué (à noter que je fais des comparaisons françaises mais que cela peut aussi bien s'appliquer aux US).

La religion est bien présente ("By all the old and new gods") mais également complètement absente à Westeros. Elle est dans relativement toutes les bouches mais personne ne semble prendre réellement au sérieux ses préceptes. C'est plus une ombre portée, un "par Toutatis" coutumier, une "religion zombie" dirait Emmanuel Todd. La plus forte absence, c'est celle du peuple. La populace, crasseuse, gueularde, est toujours réduite au rôle de figurant. On connaît peu ses conditions de vie (assez mauvaises visiblement), ses aspirations et les seuls personnages qui en sont issus ne sont sous les projecteurs de la série que s'ils ont quitté leur condition. On ne peut donc être que frappé par les inégalités sociales flagrantes de ce monde et le fait de la déconnexion totale entre le peuple et les élites. La seule chose dont on peut être à peu près sur, c'est de l'hostilité du peuple envers ses dirigeants : il est à peu près aussi sur pour le roi de parcourir seul les venelles de King's landing que pour Manuel Valls ou Nicolas Sarkozy d'aller à la Courneuve non accompagné après 22 heures.

Et dans tout cela, qui a le pouvoir au final ? La maison Lannister. Pourquoi ? C'est simple, elle est la plus riche ("The lannister always pay their debt"). On ne connaît pas le détail de l'économie de la famille mais il semble que sa fortune soit obtenue via des mines. Peu importe : l'argent amène le pouvoir (qui amène l'argent). Ned Stark, venant de Winterfell pour servir le roi en tant que Hand of King (premier ministre, en somme) y perdra sa tête. Il a la courage, l'esprit chevaleresque, une certaine honnêteté mais il n'a pas l'argent, il ne peut donc qu'envisager une courte course aux marges du pouvoir avant de passer sous l'acier du bourreau. Tout au long de la série, la maison Stark, qui représente des valeurs "positives" est martyrisée par les Lannister qui représentent la loi d'airain de l'argent, accompagné du cynisme le plus absolu.

Mais on découvre assez tardivement que King's landing a des problèmes d'argent. Il semble en effet aux prises avec un problème de dettes souveraines creusées par les souverains dispendieux (quelle idée !). Le royaume est donc fortement endetté auprès de l'Iron Bank. Là, François Hollande pourrait parler de finance sans visage. On ne sait rien de cette banque, si ce n'est que ses représentants sont des pions interchangeables mais que la banque, elle, est éternelle. Mais aussi totalement hors-sol, sans siège social ni agence. Le pouvoir froid et cru de l'argent.

Vous m'avez vu venir : tout cela est donc assez transparent. Un monde post-religieux, théoriquement gouverné par des valeurs de vertus et d'honneur mais dirigé par une classe politique corrompue, bafouant les-dites valeurs, totalement déconnectée du peuple. Les seuls capables et honnêtes ne peuvent prétendre qu'à des accessits de pouvoir temporaires, jamais à la fonction suprême. L'argent est le fervent de la puissance et, en coulisse derrière le royaume se tient une banque froide comme une lame. Et tout ce petit monde vit séparé par une feuille de papier à cigarette de la barbarie dont on redoute les excursions à intervalles irréguliers.

Tout cela n'est pas très enchanteur. Mais il existe une alternative de l'autre côté du monde en la personne de Daenerys Targaryen. Elle représente un négatif (ou plutôt un positif) de l'image de Kings landing. Elle est une femme, sensuelle mais autoritaire, ferme mais juste et surtout porteuse de valeurs totalement étrangères à Westeros : la liberté, une certaine égalité et on pourrait même dire la fraternité. Elle représente dans la série l'alternative d'un despotisme éclairé mais je filerai plutôt la métaphore d'une forme de pouvoir nouveau, un pouvoir encore flou (elle n'a pas de corpus d'idées au démarrage de son aventure, elle se construit en avançant) mais qui semble porteur de nouvelles promesses. On pourrait par exemple parler en notre monde de "démocratie participative" (une belle idée mais dont on peine à définir les contours et surtout les modalités de mise en oeuvre).

Daenerys semble avoir tous les atouts dans sa main et notamment une légitimé absolue. Celle-ci est symbolisée par sa beauté, sa lignée (son père a été viré de King's landing à la suite d'un coup d'Etat, elle se considère donc comme la reine légitime ; par ailleurs, sa famille remonte aux plus illustres anciens),  et, pour couronner le tout, trois dragons qu'elle engendre. Bref, avec de tels atouts dans la main, elle DOIT advenir. Et avec elle les idées de liberté et de compassion qu'elle apporte. Et pourtant, malgré des coups du sort favorables, sa marche semble piétiner, voire s'enliser. Elle délivre des cités, libère des esclaves mais cette même marche a priori irrésistible semble la tenir hors de portée du pouvoir. Les hommes libérés s'avèrent beaucoup plus ingérables que prévus. Les cités délivrées de la tyrannie semblent vouloir y replonger. Après avoir pris des mesures progressistes, elle doit revenir en arrière (la réouverture des fighting pits). Son élan d'idéal, aussi énorme soit-il, semble se briser sur les tares de la nature humaine comme les vagues au bord de la Narrow Sea.

Ainsi, le monde corrompu "fonctionne" et le monde meilleur représenté par Daenerys s'enlise et vient se briser sur les affres de la réalité. Il n'y a pas d'alternative semblent nous dire les auteurs de la série ou alors pas de sitôt. Soit vous acceptez la réalité et sa (grosse) part d'ombre soit vous vous lancez dans un chemin sans retour (et sans résultat) vers l'utopie.

Qui voudrait vivre dans GOT ?

Vous allez me dire : quel rapport avec mon propos introductif sur la bureaucratie ? Essayez de vous représentez, en une année, le temps que vous perdez, à titre personne, en paperasse, formulaires, appel aux call-centers, je tape "*" puis "#" puis ... C'est un fardeau immense, une perte de temps et d'énergie colossale, à titre individuel mais aussi pour l'Humanité dans son ensemble. Et plus le monde se complexifie, plus l'emprise de la bureaucratie semble être grande. Qui sait si le chercheur qui devait inventer ma voiture volante n'a pas perdu le fil de son idée alors qu'il devait remplir un formulaire de subventions ... Certains en sont malades (voir la photo).

Tout le monde s'en rend plus ou moins compte. Robert Badinter vient de rendre un rapport visant à simplifier le droit du travail. François Hollande a lancé "le choc de simplification" dont on n'entend plus parler (il a du être avalé par .... la bureaucratie). Combien de projets, d'impulsion politique finissent enlisés dans les sables de l'Administration ? Comme le dit Graeber, pour vivre dans un monde ouvert (une économie de marché), il faut encore plus de paperasses que pour vivre sous une monarchie (ou une dictature communiste). Encore une fois, c'est une plaie personnelle mais cela va bien plus loin. Malgré les innovations liées à Internet ou aux télécommunications, l'innovation semble quand même être à la peine en ce début de XXIème siècle. En bon ingénieur (et maintenant financier travaillant dans une société d'e-commerce), je ne diminuerai pas les bienfaits du Net mais peut-on comparer ses effets aux disruptions du début du XXème (avion, automobile, électricité) ? Par ailleurs, sur des fronts comme la pharmacie, rien de comparable à la révolution vaccinale ou antibiotique ne semble prêt à éclore. La fission nucléaire est maîtrisée depuis 60 ans mais la fusion est dans les limbes.

Et si la complexité de notre monde avait engendré un tel enfer bureaucratique kafkaïen qu'il nous empêchait maintenant de progresser plus avant ? En ce sens, le "choc de simplification" hollandien semble aussi bienvenu que dérisoire ! Il se pose déjà une question : comment avons-nous pu laisser advenir cela ? C'est la que la transposition à un univers tel que Games of throne peut être utile. Qui voudrait vivre dans GOT ? (bien sur, cela dépend de quel côté du manche vous vous trouvez ...). Vous seriez grandement soulagé côté paperasse mais les relations se feraient sur la base du rapport de force, de la position sociale (House), de l'évaluation permanente de ce que vous pouvez obtenir et/ou craindre de votre interlocuteur.

La bureaucratie a cet effet apaisant : elle est neutre. S'il fallait négocier chaque fois que l'on fait une démarche administrative, évaluer dans quel sens du poil brosser le préposé, réfléchir à la façon dont il faut amener sa requête, ce serait épuisant. Donc nous "aimons" un peu la bureaucratie pour cet univers aseptisé et a priori égalitaire et prévisible qu'elle offre. En toute bonne logique, votre dossier n'est pas traité selon votre rang mais selon une procédure, peut-être tortueuse et insensée mais prévisible et égalitaire. Je parle bien entendu d'une "bonne" bureaucratie où les passe-droits et la corruption n'ont pas ou peu leur place. Si vous décidiez d'aller vivre dans GOT, un monde avec une très faible bureaucratie (encore que ...), vous seriez débarrassé du fardeau de paperasses. Mais il vous faudrait en permanence comprendre quelle ficelle tirer, quel penchant flatter, à quel puissant se suborner pour arriver à vos fins. En clair, il vous faudrait en permanence évaluer l'état des lieux psychologiques (sachant que c'est aux faibles de se demander ce que veulent les puissants - les puissants se foutent de l'état d'esprit des faibles, à moins qu'ils ne deviennent menaçants).

Reste que malgré cet effet "positif" de la bureaucratie, nous arrivons à un point critique où il est légitime de se poser la question des effets néfastes de celle-ci. Nous pouvons nous appuyer sur un très long historique, la bureaucratie ayant démarré sa carrière dans les premiers empires mésopotamiens, bien avant le début de notre ère. Là encore, l'éclairage de GOT est intéressant. La bureaucratie est très faible à King's landing mais cela n'empêche pas quelques conseillers de l'ombre (Varys et Baelish notamment) d'entraver nettement l'action du roi en jouant leur propre agenda. Surtout, la bureaucratie semble être le facteur principal sur lequel se brise l'élan du renouveau de la démocratie incarné par Daenirys. Ses visées sont humanistes mais elle n'arrive pas à trouver la courroie de transmission entre elle et le peuple et se heurte aux bureaucraties des citées libérées.

Je n'ai malheureusement pas de solutions toutes trouvées. J'espère avec ce post non-orthodoxe avoir un peu braqué les projecteurs sur l'omniprésence de la bureaucratie, omniprésence qui fait qu'on ne la remarque même plus tant que cela, sauf quand il s'agit de déclarer ses impôts ou quelque autre démarche pénible. Je pense qu'il s'agit d'une problématique essentielle des sociétés modernes. le recours à la e-administration ne change rien. S'il est plus agréable de remplir de la paperasse en ligne, cela reste de la paperasse. Il y là un gisement brimé de temps, d'énergie et de créativité. Oui, François Hollande tenait quelque chose d'essentiel avec son "Choc de Simplification". Problème étant que, si parfois il peut être bon de soigner le mal par le mal, demander à la bureaucratie de faire reculer la bureaucratie était la dernière des choses à faire.

Nicolas QUINT
Genève, le 29/01/2016

mercredi 27 janvier 2016

De quoi la popularité d’Emmanuel Macron est-elle le nom ?



Ces derniers temps on voit se développer de façon assez étonnante une forme de « macronmania » ou « macronite » comme la qualifie Le Monde. Ses fans les plus pressants pousseraient même le Ministre de l’Économie à se présenter à l’élection présidentielle de 2017… 
Cette popularité – en tout cas la bonne opinion qu’ont les français d’Emmanuel Macron telle qu’elle est mesurée à travers de nombreux sondages, popularité dont les médias se font par ailleurs l’écho avec une  certaine complaisance – est assez incroyable pour plusieurs raisons : tout d’abord si on juge un homme politique à l’aune de ses résultats, l’état économique déplorable du pays devrait appeler un jugement négatif et sans appel sur Emmanuel Macron, à l'instar du constat porté par de nombreux français sur le gouvernement.
Ensuite ce succès (médiatique) repose notamment sur un argument totalement improbable : la nouveauté. Macron serait le porteur d'idées neuves, d'une vision originale de l'économie et de la société. Or Emmanuel Macron est surtout le parfait représentant d’une pensée économique libérale dont on n’avait pas vraiment perçu la fraîcheur. Ses idées reprennent pour l'essentiel les recettes libérales qu'on nous sert depuis des lustres. On a parfois l’impression étrange d’entendre Alain Madelin mais trente ans après…et le MEDEF n’avait sans doute jamais vu un ministre aussi proche de ses thèses.
Son parcours est par ailleurs d’un classicisme absolu: Sciences Po, l’ENA,  l’Inspection des Finances, des parrainages prestigieux qui le rapprochent du pouvoir, et le désormais inévitable lucratif détour dans le privé – dans son cas dans la banque d’affaires. On évoque aussi sa jeunesse,  car il a à peine 38 ans, comme facteur de nouveauté, mais on oublie que Laurent Fabius ou Alain Juppé avaient occupé des fonctions équivalentes au même âge. Là encore un air de déjà vu...

Dès lors la fait qu’Emmanuel Macron puisse être perçu comme un personnage  novateur est très troublant : comment un homme politique au discours et au cursus très conventionnels peut se parer – ou se voir paré – des atours de la modernité et de l’innovation ?
Il y a bien sûr une explication superficielle mais utile : Macron est un "bon client" comme le disent les médias. Il présente bien, s’exprime clairement, sait ménager ses effets et constitue un pourvoyeur régulier de petites phrases, comme celle sur la dure vie des entrepreneurs. Il alimente le "buzz" !
Mais à notre sens la popularité d’Emmanuel Macron est d’abord et surtout une popularité en creux : il est vu comme quelqu’un de neuf au sens où il est apparu sur la scène politique très récemment, car personne ne le connaissait dans le grand public il y a encore deux ans.  Dans un champ politique où toutes les figures de premier plan sont là depuis dans années voire des décennies, il est le petit nouveau, celui auquel on veut bien faire encore crédit. Car tous les autres, les personnages figés et immuables du paysage politique, ont perdu toute crédibilité. C’est parce que on ne fait plus confiance aux hommes politiques qui sont là depuis longtemps, qu’on fait confiance à celui qui a l’air d’arriver de nulle part – à ce titre il faut rappeler que Macron ne s’est jamais présenté à aucune élection !
Dès lors peu importe ce que Macron dit – on peut par exemple douter que les salariés soient heureux de voir les heures supplémentaires ne plus être rémunérées avec une majoration ! -, ce qui compte c’est que ce soit quelqu’un qui n’a pas de « passé politique » qui le dise.
La question ici n’est alors plus de savoir si Macron est de gauche ou de droite – d’ailleurs la réponse est assez évidente -, ou si les mesures préconisées sont pertinentes ou applicables, ce qui compte c’est qu’un visage neuf surgisse.
En somme Macron peut apparaître comme un homme providentiel – en tout cas tant qu’il reste à l’écart des enjeux électoraux - car pour de nombreux français toutes les politiques, et ceux qui y sont associés, ont échoué. Puisqu'on a tout essayé et que rien n'a marché, essayons Macron, on ne risque rien !
Dès lors le fond, le contenu des programmes ou des politiques, passe au second plan et ce qui compte c’est une parole qui a l’air nouvelle parce qu’elle émane d’un personnage presque inconnu.
Cette situation en dit beaucoup sur l’état de délabrement de notre vie politique, quand le peuple n’ayant plus confiance dans les idées, se laisse bercer par la fausse nouveauté. Voilà ce que dit la popularité du Ministre de l’Économie.

Chem Assayag - 27/01/16

Image: source Wikipédia, Claude Truong-Ngoc

dimanche 24 janvier 2016

Démocratie : does size matter ?

Est-ce que la taille compte ? Avant de vous expliquer pourquoi je pose cette question un rien provoc' (ah la titraille ...), je dois vous dire que j'ai cherché des sujets plus "chauds" mais que je me sens perdu dans l'écume de la vie publique actuelle : la prolongation indéfinie de l'état d'urgence (surtout ne pas prendre de risques), les tentatives désespérées de certains d'éviter un rematch France Hollande - Nicolas Sarkozy - que 80% des citoyens au moins ne souhaitent pas - arbitré par Marine Le Pen, les discussions picrocholines sur la déchéance de nationalité. Tout cela paraît bien décousu, n'est-ce pas ? Pourtant, il y a un point commun. En ce début de XXIè siècle, les démocraties modernes, pourtant jeunes à l'échelle historique, semblent être atteinte d'une maladie non pas fulgurante mais dégénérative.

Démocraties : vielles avant d'être adultes ?

J'inclus évidemment la France dans le lot avec une offre politique incapable de se renouveler, faites de manœuvres, de combianazione, de triangulations et de promesses trahies (ceux pour qui "le changement c'est maintenant" ne s'attendaient surement pas à ce qu'il prenne la forme d'Emmanuel Macron). Mais regardons autour de nous. Un bouffon, sexiste, raciste et populiste caracole en tête des intentions à la primaire US. Et l'espoir ne vient en face que d'une femme d'ex-président (ce qui donne une idée du renouvellement de la classe politique). La Russie ne dépasse guère le rang d'état semi-autoritaire cherchant à retrouver son lustre tsariste. La Hongrie hier, la Pologne aujourd'hui s'enfoncent dans la réaction. Les printemps arabes, à l'exception notable de la Tunisie, ont fait long feu. L'Union Européenne, après avoir failli périr par sa monnaie, pourrait sombrer via la désintégration de Schengen. Le Venezuela-chéri de Jean-Luc Mélenchon, avec la chute du baril, révèle sa vraie nature : un état corrompu, mal géré, gangrené par la violence et les pénuries. Le Moyen-Orient est plus que jamais une poudrière.

Un des facteurs, selon moi, est le manque de "sens", de "vision", de "transcendance" des démocraties actuelles. Après la conquête de la société de consommation et la lutte contre le communisme, que reste-il de ne projets ? Une société peut-elle vivre sans "transcendance", dans le pilotage au quasi jour-le-jour de sa fiscalité et de son taux de croissance ? J'ai peine à le croire. Ceci peut expliquer (en petite partie) les départs de jeunes de nos pays vers les terres du Djihad où on leur offre une idéologie et une transcendance toute faite, un "sens". Cela peut aussi expliquer (tout à fait différemment, mais - Gilles Kepel a énoncé cette idée, ce qui a provoque un débat enflammé) le vote FN qui porte en lui, je pense, une part de nihilisme. En l’absence d'idéal, brisons ce système.

Un pas de côté

Bref, devant cette complexité, j'ai décidé de faire un pas de côté. J'ai lu 3 livres à quelques semaines d'intervalles, dont j'ai fini par voir le lien et que je vais développer sur plusieurs posts (de façon à vous donner une chance d'arriver au bout de celui-ci). Il s'agit de :

- Une question de taille, d'Olivier Rey (matheux reconverti en philosophe)
- Liberté & cie, d'Isaac Getz qui traite de l'organisation en entreprise et de formes permettant d'accroître le bonheur des salariés en même temps que le profit (le second découlant du premier)
- Bureaucratie, de David Graeber, anthropologue-économiste-anarchiste-gauchiste, auteur de 5000 ans de dettes. J'introduirais ce livre par une citation de l'auteur "il faut 1.000 fois plus de bureaucratie et de paperasse pour entretenir l'univers libéral actuel que la monarchie absolue de Louis XIV". Voila de quoi donner à réfléchir aux artisans du "choc de simplification".


Alors, la taille ?

Olivier Rey nous incite à prêter attention à quelque chose qui nous semble normal : la taille. Regardez ce qu'il en est en économie. Il existe un fétichisme absolu pour la grande taille (l'empire Google, les mégas fusions - récemment Dow Chemical - Dupont, les "capitaines d'industrie") ou, à l'inverse par le minuscule. En quelques années (et cela est toujours d'actualité avec les récentes prises de position d'Emmanuel Macron), l'entrepreneur, le start-upeur est devenu une figure réifiée. Quid de l'entre-deux qui représente pourtant la majorité ?

De même, le projet européen est porté par deux valeurs-clefs : la paix et la force. En ce qui concerne la paix, le projet était plus que louable après deux guerres mondiales atroces. Les plus zélés européens vont jusqu'à affirmer que c'est la construction européenne qui a permis 70 ans de paix sur le continent. C'est faire peu de cas de la guerre des Balkans et surtout, on peut arguer que la paix aurait pu avoir lieu sans l'UE. Je ferais ici un distinguo important : il y a la coopération européenne et la superstructure européenne (le Conseil, la Commission). Les politiques fiscales sont très largement non-coopératives (Irlande, Luxembourg voire Pays-bas) malgré la superstructure et Airbus démontre brillamment tous les bienfaits de la coopération sans que la superstructure ne soit intervenue.

L'argument massue que l'on brandit depuis que j'ai atteint l'âge adulte est "face aux empires que sont les USA, la Russie, la Chine, le Brésil, l'Inde, les pays européens ne pèseront rien s'ils ne sont pas unis". En est-on sûrs ? De petits pays (Singapour, Suisse) montrent que l'ont peut très bien s'en sortir en étant petits mais on arguera à raison qu'ils n'ont pas de prétention diplomatique. Est-ce une réussite ? Sur le plan économique, la croissance européenne tend à démontrer le contraire. Notamment parce que, comme je l'ai dit, la superstructure n'arrive pas à imposer la coopération. Par ailleurs, dans les domaines où la taille peut faire la force (diplomatie et, derrière, armée), la superstructure est absente. Par contre, comme le montre Graeber, le marché unique a entraîné dans son sillage une bureaucratie pléthorique, pondeuse de normes diverses et variées, qui donne (souvent à raison) l'impression aux citoyens que l'UE s'occupe plus de réglementer l'usage de la fessée que des "vrais problèmes". 

On peut retrouver la même chose dans le monde de l'entreprise. Chaque "méga-fusion" offre les promesses de synergies (lire regrouper des services et virer des gens) mais la plupart sont des échecs (pour n'en citer que quelques-uns, AOL-Time Warner, Omnicom-Publicis, Alcatel-Lucent, ..). Dans un secteur comme la pharmacie (habituée aux mégas-fusions), les "big pharmas", empêtrés par leur taille, ne semblent plus capables d'innover, se concentrent sur la bureaucratie ("les affaires réglementaires") et le marketing et cherchent à gober des start-ups innovantes. Souvent, au-delà de projets dénués d'imagination et portés par l'ego des dirigeants, c'est la fusion des cultures d'entreprise qui font rater ces projets. Et l'on peut trouver le parallèle en Europe : à mesure que la superstructure se renforce, des tensions centrifuges se font jour en Ecosse, en Catalogne, en Flandre, en Corse. C'est tout, je le crois, sauf une coïncidence.

Complexité

Olivier Rey, dans son livre, prend des exemples dans le règle animal. L'abeille par exemple, possède un système respiratoire très rudimentaire mais très efficace. Mais celle-ci ne pourrait évoluer vers une taille, disons, triple de l'actuelle, car son appareil respiratoire serait alors totalement à revoir. De même, les histoires de géant de nos livres pour enfants resteront dans la fantasmagorie. Un géant de 5m pèserait environ 2 tonnes. il se briserait les genoux au bout de quelques pas. Nos rotules sont de fantastiques mécaniques .... à notre échelle. Si l'Homme devait aller vers un poids de 2 tonnes, il faudrait que les hasards de l'évolution fasse émerger un système de genoux plus complexe. Car c'est cela que nous montre Olivier Rey : nous ne sommes pas devenus des (assez) gros mammifères dominateurs car nous sommes complexes. Nous avons du devenir complexes pour atteindre notre taille. Il en est de même d'un pays ou d'une entreprise.

Nous sommes en général très fiers de faire remonter les racines de nos démocraties à la Grèce Antique. Sauf que nous avons oublié à peu près tous leurs enseignements. Les grecs se méfiaient de l'hubris, la démesure qu'ils prenaient pour un déchaînement de passions destructeur. Nous le chérissons aujourd'hui. Les grecs, eux, cherchaient la sophrosyne soit la tempérance ou la modération. La taille, l'équilibre comptaient vraiment pour eux. Pour eux, la démocratie était un système qui marchait bien en petit comité (déjà en ne donnant pas la parole aux femmes, esclaves ou "métèques" ...), autour de l'Agora. Les récits montrent qu'aucun penseur grec n'a jamais pensé que la démocratie puisse s'appliquer à un système de plus de 100.000 votants (en gros, le nombre d'électeurs de la ville de Saint-Etienne ...).

Un chantier immense à réouvrir

Cette pensée de la "taille optimale" a totalement disparu de nos schémas de pensée contemporains. L'exemple le plus flagrant concerne le problème posé par les banques dites systémiques (mais aussi des entreprises comme General Motors), le fameux "too big to fail". D'innombrables débats ont eu lieu, de (timides) législations ont vu le jour, d'encore plus timides applications également, tout sur le versant du "to fail" : règles prudentielles, stress tests et au cas où ça ne marcherait pas, procédures (living will) de démantèlement ordonné. Mais a-t-on exploré un volet de réduction de la taille des banques ou de démondialisation de celles-ci (l'autre versant de la proposition, le "too big"). Non, ce qui montre bien à quel point la sophrosyne chère aux grecs est passée aux oubliettes de l'histoire. 

Parmi les débats actuels, un semble faire consensus qui compte parmi nos problèmes majeurs l'inflation législative ou réglementaire. L'empilement des textes se focalise sur la complexité du contrat de travail où des gens aussi peu suspects de néo-libéralisme que Robert Badinter proposent de faire tabula rasa pour mieux en voir appliquer les principes essentiels. Le fait d'ajouter une superstructure telle que l'Union Européenne et ses différents organes ne peut qu'augmenter cet empilement étouffant et contribuer à rendre la perception du pouvoir "loin des citoyens". A-t-on pesé les effets néfastes posés par l'Union Européenne due à sa taille et, partant, à sa complexité ? non. On pourrait imaginer une Europe coopérative travaillant plus en réseau et à géométrie variable sur des projets communs, ce qu'elle a su faire à merveille avec Airbus. En clair, travailler en horizontalité et non en verticalité pour trouver sur chaque sujet ce fameux équilibre cher au grec. Il existe un immense chantier à réouvrir pour retrouver le sens de cette notion d'équilibre dans un monde de 7 milliards de terriens.

Dans le prochain post, je creuserai ces aspects de façon un peu plus concrète au sein du monde de l'entreprise.

Nicolas QUINT
24/01/2016