lundi 30 novembre 2015

Europe : il n’y a plus d’abonné au numéro que …



Ce billet fera partie d’une série sur l’Union Européenne.

Depuis les attentats du 13 novembre on a beaucoup parlé de la question du sens, notamment en se référant au manque de perspective d’une jeunesse perdue, celle qui répand la terreur. La question du projet social, d’une vision partagée pas tous dans nos sociétés, d’une forme de transcendance collective, est bien au cœur des problèmes de notre temps.

La paix comme projet

L’Europe a (pu) longtemps constitué cet horizon dans lequel nous pouvions nous projeter pour bâtir une société plus harmonieuse. L’Europe était à la fois l’instrument et l’objectif d’une ambition collective. Cela n’est malheureusement plus le cas.
Ici il faut s’arrêter sur un phénomène générationnel très important. L’Europe en tant que projet, a été bâtie après la seconde guerre mondiale, avec l’idée force de rendre les guerres impossibles sur le territoire européen, singulièrement entre la France et l’Allemagne. L’Europe – au sens de l’Union Européenne, démarrée en 1957 comme Communauté Economique Européenne, poursuivie par la Communauté Européenne en 1992 et enfin transformée en l’Union en 2007 - comme garantie de paix était un idéal suffisamment  fort pour justifier l’existence de cette construction juridique, institutionnel et économique assez unique dans l’histoire des nations (pendant la guerre froide et jusqu’à la chute du mur Berlin, l’Europe a pu aussi être perçue comme un rempart contre le bloc communiste, évidemment ce qui n’est plus le cas. Elle pouvait aussi remplir cette fonction de protection contre un ennemi tout proche).
Ce moteur a été puissant pendant de nombreuses décennies, et pouvait suffire à masquer les insuffisances ou les erreurs de l’Europe : or cela ne marche plus.
Une des raisons majeures de ce changement est simple : les personnes nées après les années 70 – en France en 2013, 75% de la population a moins de 60 ans,  ce qui veut dire qu’elle est née après 1953, et 24,5% de la population a moins de 20 ans, soit née après 1993, les chiffres en Europe sont comparables - et qui constituent désormais la majorité de la population européenne n’ont plus de mémoire vivante de la guerre.
Ils ne l’ont évidemment pas vécu eux mêmes, et leurs parents nés le plus souvent  après la guerre, ne l’ont pas vécu directement non plus. La guerre devient alors un récit dans les livres d’histoire, où une parole d’anciens, mais qui a vocation à s’éteindre.
Lorsqu’on a toujours vécu en paix – les guerres dans l’ex Yougoslavie dans les années 90, ou plus récemment en Ukraine, même si elles étaient ou sont très proches géographiquement ne sont pas perçues me semble-t-il comme des guerres qui nous concernent - et que le souvenir de la guerre s’estompe voire s’éteint, un projet européen garantie de paix, même déficient dans d’autres domaines, mais qui apporterait au moins cela ne peut plus suffire. Cela constitue un changement fondamental dans la perception de l’Europe, dont les élites au pouvoir – par définition plus âgées – n’ont pas pris conscience. L’image d’un Kohl et d’un Mitterrand se tenant la main en 1984 à Verdun ne plus à elle seule de convaincre du bien fondé de l’Europe.

Et maintenant quel idéal ?

Dès lors il faut trouver autre chose, des raisons tangibles, concrètes, pour que les sociétés européennes et singulièrement les plus jeunes en leur sein puissent continuer à penser que l’Europe est un horizon de progrès. Or la réponse ne peut être la constitution d’une zone de libre échange étendue à l’ensemble du continent, ou d’une espace économique contraint par des disciplines budgétaires, ce que manifestement l’Europe est en train de devenir. La paix peut faire rêver, on peut même paradoxalement se battre pour elle, le traité de Lisbonne ou la BCE, ne font rêver personne, et ne déclencheront aucune ferveur ou dévouement.
Je ne dis évidemment pas, dans un raccourci que certains pourraient me prêter, que les terroristes du 13 novembre auraient agi autrement si l’Europe était un vrai projet, je dis en revanche que l’Europe qui pouvait être un vrai projet pour les européens ne l’est plus.
Je dis aussi de façon très pragmatique et immédiate qu’une meilleure coordination policière et judiciaire, qu’une vraie diplomatie européenne notamment dans la définition de nos relations vis à vis de certains pays, qu’une réelle solidarité entre les pays membres de l’Union, pourrait rendre notre lutte contre le terrorisme plus efficace.

Je reviendrai dans les prochains billets sur ce qui me semble indispensable pour l’Europe puisse redevenir un possibilité de projet.

mardi 17 novembre 2015

Que des doutes, en vrac

J'ai d'abord été pris par la sidération. Longtemps. Peut-être y suis-je encore. Scotché sur les lives TV ou Internet, ré-écoutant les mêmes analyses, les mêmes bribes d'infos. Et le brouillard dans la tête, saturé d'émotions. Dans le pays de Descartes, on pense que les émotions sont à écarter de la réflexion. Il faut avoir la "tête froide". Il a été démontré par les chercheurs (Antonio Damasio) que c'est une chimère et que les émotions sont partie intégrante de nos décisions. Des malades privés d'émotions ne sont plus capables de prendre la moindre décision.

Gardons nos émotions alors, tamisons-les mais chérissons-les aussi. Le problème, c'est que derrière l'écran de fumée des émotions à fleur de peau, il ne me reste que des doutes. C'est sain le doute. Je chéris le doute. La certitude, c'est la mort de la réflexion, la voie pavée aux extrémismes ou plus prosaïquement à la bêtise. Mais quand il n'y a plus que du doute, il y a de la douleur.

Mon premier doute ? Pourquoi ces attentats me touchent beaucoup plus que ceux de Charlie. Oh bien sur, j'avais été touché pour Charlie, triste, peiné. Je n'étais pas un fan du journal mais ses dessins me faisaient parfois bien marrer. Il y avait Bernard Maris, avec qui je n'étais pas toujours d'accord, mais qui était un vrai humaniste, qui chérissait le doute ("Plaidoyer impossible pour les socialistes"), économiste se moquant des économistes, utopiste voulant le beau et le bien. Et l'Hyper Cacher avec ce retour de l'odieux antisémitisme via l'islamisme radical. Et les policiers tombés. Et pourtant, je suis beaucoup plus touché cette fois-ci et je ne sais pas vraiment pourquoi ... le nombre de morts ? l'ampleur ? le fait qu'il n'y avait pas de cible, juste du pur hasard ? le fait que des terroristes utilisent des ceintures d'explosifs, non pas à Mossoul, Bagdad ou Beyrouth mais à Paris, France ? la jeunesse des victimes ? Mystère de la psyché, je n'en sais rien.

J'ai écouté François Hollande hier. D'un côté, il m'a paru bien, solennel, à la hauteur. D'un autre côté, je n'ai pas vraiment compris où il nous emmenait. Troquer un peu de notre liberté pour plus de sécurité ? Benjamin Franklin a déclaré il y a bien longtemps "Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'un ni l'autre et finit par perdre le deux". C'est beau, c'est noble, c'est éloquent et j'adhère à ça. Mais quand je vois que 48h d'état d'urgence fait surgir un RPG (entre autres) à 20km de chez moi, je doute.

On va "renforcer les frappes" sur Daesh. Bien, je ne vais pas pleurer sur leur sort. Mais pourquoi ne tapions nous pas à fond jusque-là ? J'imagine que c'était pour éviter de faire des "victimes collatérales", de déchiqueter des vieillards, des femmes, des gosses qui ont le malheur d'être sous la coupe de l'EI. Le message est-il donc que l'on va accepter un peu plus d'erreurs, au risque de créer des désespérés qui seront plus tard volontaires pour nous frapper ? Je ne sais pas.

Et que faire de la Syrie ? Faut-il jouer Bashar contre l'EI (on a bien joué Staline contre Hitler ...) ? Mettre des troupes au sol ? Après tout, il n'y a que 20.000 combattants côté Daesh. Mais que faire de cet immense territoire ensuite ? On sait déstabiliser mais stabiliser, très peu en fait. Que faire de toutes les métastases de cet Etat Terroriste en Libye ou en Egypte ? Faut-il se ranger derrière Poutine et ses méthodes radicales et oublier l'Ukraine ? Dire nos 4 vérités au Qatar et à l'Arabie Saoudite qui financent les islamistes ou à la Turquie et à son jeu ambigu ? C'est tentant de se dire "au diable le business, les ventes de Rafale et retour à la morale". Mais se faire de nouveaux ennemis dans la zone serait-il d'une quelconque utilité ? Si l'on ne parle qu'avec les "gentilles démocraties", on ne va plus parler à grand monde surtout dans cette région du monde.

Le doute encore sur les migrants. Oui, Daesh peut envoyer des bombes humaines via ce canal, mais faut-il abandonner toute compassion pour une illusion de sécurité ? Et les musulmans de France ? une 5ème colonne comme le clament certains. Non, certes, non, là encore il faut séparer le bon grain de l'ivraie (le bon grain étant de très loin majoritaire) mais l'idée d'avoir 100, 1.000, 5.000 on ne sait pas, "adversaires de l'intérieur" n'appelle pas de réponse simple. Les américains ont interné en Californie des milliers de japonais pendant plusieurs années lors de la Guerre du Pacifique. Par précaution. Je ne crois pas qu'ils en soient très fiers.

Du doute, rien que du doute. A part sur un point : les terroristes peuvent frapper de nouveau, pas demain mais dans quelques mois. Pour échapper à leurs propres doutes j'imagine, certains fustigent Hollande, Valls ou Sarkozy. Comme si un politicien miracle pouvait réduire le risque à 0. D'autres s'imaginent résister en buvant un coup en terrasse. Oh bien sur, oui, il faut reprendre la vie d'avant mais se prendre pour un apprenti-Jean Moulin en sifflant un demi ... Sachant par ailleurs que la foudre tombe rarement deux fois au même endroit et que les terroristes savent adapter et varier leurs mode opératoires.

Vivons, agissons, n'oublions pas, essayons d'éliminer un peu de ces doutes mais pas trop. Le doute c'est l'inconfort mais la certitude est notre ennemi.

Nicolas QUINT, 16/11/2015

dimanche 15 novembre 2015

Le jour d'après


Évidemment j’aurais préféré ne jamais écrire ce billet. Mais avant toutes choses un pensée pour les victimes, leurs familles et leurs proches. Et aussi mon admiration et mon respect aux forces de police et à tous les soignants.
Ce blog se veut un espace de réflexion et je pense qu’une des meilleures façons de combattre le terrorisme, la barbarie, l’horreur, c’est justement l’analyse pour comprendre et agir.
Je livrerai ici quelques éléments et je renverrai à ce que j’écrivais il y a quelques mois après les attentats de janvier et dont l’actualité reste, tragiquement, vive.

a)    Le risque zéro n’existe pas.
Quels que soient les moyens, surveiller plusieurs centaines, voir milliers, d’apprentis djihadistes radicalisés est tout simplement impossible. Daesh – et ses alliés – dispose d’un réservoir important de candidats à la folie et des moyens matériels et financiers d’organiser, planifier et commettre des attentats. Bien sûr on peut améliorer l’efficacité des services de renseignement et de surveillance, on peut renforcer les mesures de sécurité et les contrôles, et il faut le faire. Mais encore une fois le risque zéro n’existe pas. Ceux qui, de façon indigne, utilisent ces évènements à des fins politiciennes sur l’air de « on n’a pas fait assez », « on aurait fait mieux », sont des démagogues et des menteurs (on remarquera par ailleurs que les mêmes nous expliquent qu’il faut que l’on paye moins d’impôts ou que l’Etat est obèse. On fait comment pour financer plus de policiers, gendarmes, de magistrats ?).

b)    Ici et maintenant, loin et demain
L’éradication du risque terroriste ou en tout cas sa diminution drastique dépend à la fois d’actions concrètes sur notre territoire (depuis l’éducation en amont jusqu’à la répression en aval), d’une réelle coordination diplomatique internationale, et enfin d’une politique étrangère cohérente, y compris dans sa dimension militaire. A ce titre la politique occidentale depuis le 11 septembre 2001 est un fiasco absolu.

c)    Jeu d’échecs
Les terroristes agissent avec un coup d’avance. Tout d’abord ils ont la maîtrise du calendrier de leurs attaques et peuvent donc anticiper sur les conséquences. Ensuite ils ont une vision de long terme.
Les stratèges de Daesh – car malheureusement ils ont des stratèges qui eux tirent les ficelles bien loin de la France – veulent étendre le califat au delà du Moyen Orient. Et dans leur vision du monde fanatique et totalitaire, pour réussir cela il faut d’une part installer la terreur dans les populations visées et les « antagoniser »,  notamment en créant une fracture entre les populations musulmanes et les autres habitants. Leur rêve – et notre cauchemar – est sans doute de provoquer des tensions telles que nos sociétés évoluent vers des situations de guerre civile.
Il faut comprendre cela et mettre en place les bonnes stratégies de riposte. Nos hommes politiques qui semblent ne raisonner que dans l’instant, avec pour certains comme seul horizon les prochaines élections, ne sont pas hélas rassurants sur ces sujets.

Je conclurai en reproduisant un texte que j’avais écrit lors des attentats de Charlie et de l’Hypercasher et en renvoyant vers une analyse plus détaillée des pistes que je propose qui s’intitule « Après Charlie: repenser le lien entre religion et notre politique. » 

  http://blogs.mediapart.fr/blog/chem-assayag/200115/apres-charlie-repenser-le-lien-entre-religion-et-notre-politique



Lettres de guerre

le m n’a plus toutes ses jambes et erre sur la page

tandis que le t mutilé n’est plus le même

le q pleure sur le cadavre couché, horizontal, du s

et le g et le f encore terrées dans leurs tranchées n’osent sortir leurs têtes

un vent mauvais a décapité le b, cisaillé le i, guillotiné le h

un n unijambiste se traîne entre les lignes

et un o instable roule telle une bille folle

rien n’a survécu sauf un v lâche et un x inconnu

seul le l droit et fier défend l’honneur de l’alphabet

secrètement il espère la p

jeudi 12 novembre 2015

Argent, bonheur, statut et jalousie : drôle de mélange

J'avais écrit il y a 3 ans 1/2 un post sur mon blog Libé traitant des liens entre argent (revenus) et bonheur. Enfin, évacuons le mot bonheur. Le bonheur ce peut être une rencontre, le plaisir d'être en mai, le regard de l'être aimé, voir son enfant grandir ou lire un bon roman. Toutes choses non quantifiables. On parlera donc de "life satisfaction", plus neutre. Pourquoi en reparler ? D'abord j'ai lu (Kahneman et Tversky, Claudia Selnik), mûri la réflexion (en bien j'espère) et le récent "Prix Nobel d'Economie" a planché sur la question. Par ailleurs, la crise s'installe (8 ans déjà), les inégalités flambent dans certains pays (US notamment, la France étant contrairement aux idées reçues largement épargnée), les français semblent enfermés dans une dépression latente (tout en étant relativement optimiste à titre personnel, ils sont fortement pessimistes pour la France et leurs enfants). Par ailleurs, je pense que la liaison est bijective. Le travail et ses revenus peuvent (ou non) apporter le bonheur mais l'inverse est aussi vrai. Je crois plus que jamais que bonheur au travail et productivité ont partie liée et qu'un employeur a tout intérêt, en plus du sens humaniste de la chose, à rendre ses employés "satisfaits" (évitons le "heureux").

Un premier résultat en forme d'évidence

La première données à prendre en compte est le paradoxe d'Easterlin (qui date de 1974). Des sondages existaient depuis belle lurette sur la "life satisfaction" des américains. Quelle n'est pas la surprise quand Easterlin se rend compte que pendant les "golden 60s", âge d'or pour tous les américains (remember Fonzy dans "Happy days"), la "life satisfaction" avait stagné alors que le PIB/habitant avait explosé. Les USA avaient, les premiers (les autres, dont la France, ont suivi), touché un mur. L'augmentation du PIB per capita rend les gens plus satisfaits de leur vie jusqu'à un certain point où il y a stagnation. L'étude a été reproduite à l'échelle individuelle et, sur un mode fractal, on retrouve le même résultat. L'argent a partie liée à la satisfaction de vie ... jusqu'à un certain point. L'influence est forte (une personne "aisée" est moins gênée par un mal de tête ! pour un divorce ou un deuil, ça ne change rien).

Résumons-nous : l'adage dit "l'argent ne fait pas le bonheur mais il y contribue". C'est exactement ce que l'on retrouve ici. Ce qui est intéressant, c'est que l'effet maximal de l'argent est atteint assez tôt, notamment au regard des salaires des CEO ($75,000/an/personne). On peut aussi imaginer qu'on ne peut atteindre 10 (difficile de donner la note maximale à moins de baigner dans un bonheur béat). On peut enfin penser qu'au-delà d'une certaine note interviennent d'autres critères tels que les liens sociaux, la solidarité, l'environnement (visuel - le beau) ainsi que l'aptitude de chacun au bonheur qui serait en partie génétique.

Le bonheur, forcément éphémère ?

Il existe un premier écueil sur le chemin de la "life satisfaction". Les spécialistes appellent ça du joli nom d'"hedonic treadmill" (tapis de course hédoniste). On peut également piocher du côté d'Alice au Pays des Merveilles et parler du Paradoxe de la Reine Rouge. En gros, il faut avancer pour rester sur place. Je m'explique : une augmentation va augmenter mécaniquement votre "life satisfaction". Qui n'éprouve pas une certaine joie en recevant une augmentation et en pensant aux apports concrets (vacances par exemple) qui vont avec. Mais ce "sursaut" s'émousse très vite et votre "life satisfaction" revient à son point de départ et vous attendez la prochaine. On pourrait évoquer également le mythe de Sisyphe. Notons que l'inflation quasi nulle actuelle est une mauvaise chose d'un point de vue psychologique. Dans les années 80, quand l'inflation était encore élevée, les syndicats pouvaient négocier des augmentations (le fameux "grain à moudre" d'André Bergeron). Même si celles-ci n'avaient pas plus de valeur qu'une augmentation de 0,5% en 2015, l'impact psychologique n'était pas le même.

J'alourdis encore un peu le dossier. Les chercheurs (notamment Kahneman et Tversky) ont démontré qu'à montant égal, une perte (même virtuelle) est deux fois plus intense qu'un gain. En clair, se voir refuser une augmentation de 100€ crée une douleur (car c'est bien un centre neurologique de la douleur qui est activé) de même intensité que le plaisir généré par l'obtention d'une augmentation de 200€. Ce ratio de 2 est une moyenne et varie selon les personnes. Il montre notamment que nous sommes (en moyenne) "risk adverse", sans doute un legs de l'évolution.

A ce point du raisonnement, on peut se dire que Dieu, Le Créateur, l'Evolution (rayez la mention qui vous semble inutile) a été bien cruel avec nous. Notre satisfaction face à la vie dépend de notre génétique, demande un niveau de revenu non négligeable et une course sans fin à l'augmentation.

Là où ça se complique

Mais tout cela est trop simple. Il faut introduire un peu de complexité dans le modèle. Jusque-là, nous n'avons parlé que des rapports individuels à l'argent. Or, nous sommes des êtres sociaux et nous nous comparons, consciemment ou pas, avec (dans l'ordre d'importance) nos collègues, nos amis, nos voisins, notre famille. Evidemment, les feuilles de salaire ou d'impôt n'étant pas affichés sur les portes de nos maisons , nous avons recours aux signes extérieurs : logement, voiture, habillement, vacances, ... Les chercheurs ont par exemple noté que l'on maximise sa "life satisfaction" en habitant dans un quartier légèrement en-dessous de nos moyens. 

Mais la comparaison joue dans deux sens diamétralement opposés. Il y a l'"effet statut" qui apporte de la frustration (pourquoi mon beau-frère gagne plus que moi ?). Mais l'effet inverse existe, c'est l'"effet tunnel" (que personnellement j'appellerai plutôt "effet bouchon") ou "effet signal". Vous êtes dans un bouchon, sur la voie de droite, sans visibilité de ce qui bloque devant. Deux réactions contradictoires, de forces variable, se superposent dans votre cerveau si l'autre file avance ; la première : c'est injuste, on est toujours sur la mauvaise file ; la seconde : si la file de gauche avance, c'est que ça se débloque et mon tour va venir.

Evidemment, selon le rapport entre les deux forces, l'état d'esprit ne sera pas du tout le même. Les USA voient plutôt prédominer l'"effet signal" sur l'"effet statut". Le rapport à l'argent y est différent en raison du substrat protestant et du mythe (qui n'est plus que cela, un mythe, sans presque plus aucun fondement) du "self-made man". A l'inverse, en France, le mythe de la grande ascension sociale a toujours été beaucoup moins marqué (un reste d'Ancien Régime ?) même si les Trente Glorieuses ont vu une réelle ascension sociale mais plus par "étapes". Et si l'argent vit plus caché qu'aux USA, il y suscite plus de méfiance.

Comment optimiser notre "life satisfaction" ?

Le but de ce blog est de constater, dénoncer, analyse mais aussi d'essayer de produire des pistes de solution. C'est ici particulièrement complexe. En effet, il est illusoire de changer la "nature humaine". Les mécanismes décrits ici ont été façonnés par l'évolution sur des milliers de générations. On peut malgré tout tirer quelques pistes :

  • La France a connu des scandales à répétition ces dernières années sur les salaires des patrons (les retraites chapeaux, golden parachute ou golden hello). Certains y voient notre "passion de l'égalité" ou un encore fond catholique ("zombie" comme dirait Emmanuel Todd). Je crois que c'est plus complexe. En voyant "Bill Gates", les américains semblent privilégier l'effet "signal" (on peut tous être des self-made man) sur l'"effet statut" (qu'est-ce qui justifie une fortune pareille ?). Les français ont tout l'air d'avoir le réflexe inverse. Toujours ? Xavier Niel, désormais une des plus grosses fortunes de France, ne semble pas susciter ce sentiment. Pourquoi ? il n'est pas passé par l'ENA et n'a pas frayé avec les cabinets ministériels. Peut-être que si notre "élite économique" était moins formatée, les français pourraient s'identifier plus facilement et partant, l'effet "signal" jouerait son rôle
  • La notion d"'ascenseur social", même si elle ne concerne que peu d'individus, doit être vu comme faisant partie du champ des possibles. Cela demande à nos entreprises d'être plus ouvertes sur des profils atypiques (l'inverse de l'esprit de corps de l'X ou de l'ENA) et à nos médias de communiquer sur ces réussites atypiques
  • On peut aussi remettre en question les rémunérations énormes (qu'elles soient issues du monde de l'entreprise, du cinéma ou du football). Si l'optimum en terme de "life satisfaction" est à $75,000/an, une rémunération de $7,500,000/an a-t-elle un sens ? N'est-t-elle pas une entrave pour trouver un optimum au niveau de la société ?
  • Les "normes sociales" jouent aussi un grand rôle. L'argent améliore la "life satisfaction" par les facilités pratiques et la liberté qu'il amène mais aussi car c'est devenu le baromètre par excellence du "jeu social". Là encore, les médias peuvent promouvoir des "héros du quotidien" dont la valeur ne se mesure pas à la déclaration d'impôt
  • Enfin, la confiance inter-individus est une valeur cardinale sur la voie d'une meilleure appréciation de la vie. Et la France en manque cruellement. J'y reviendrai en détail dans un prochain post

Nicolas QUINT, Lyon, 11/11/2015

lundi 9 novembre 2015

Le PS n'est pas social-libéral, il est « sociétal-libéral » (et c'est pire)

Ascenseur pour l'échafaud

Le Parti Socialiste attend les élections régionales avec inquiétude. Les attentes oscillent entre la défaite sérieuse, au mieux, et la claque magistrale avec la perte éventuelle de la région Nord au profit du FN, au pire.

Alors dans un  réflexe pavlovien on assiste à une mobilisation générale avec Premier Ministre et Président de la République embarqués dans une campagne de terrain, et discours mêlant appels au sursaut républicain ou utilisation de l’habituelle rengaine « avec les autres cela sera bien pire ».

Maintenant au delà de l’écume de la campagne, qu’est-ce qui a conduit le PS dans cette situation ? Il nous semble que la réponse est tellement simple qu’elle n’est jamais abordée de façon frontale, et la voici : le PS tel qu’il est incarné par ses dirigeants dans la France de 2015 n’est plus un parti de gauche, c’est un étrange hybride mêlant orthodoxie économique et progressisme sur les questions sociétales. Le Parti Socialiste en étant ailleurs a pris le risque de n’être nulle part.

Troisième voie ou voie sans issue ?

Concrètement le PS, aujourd’hui, vit sa pratique du pouvoir en la décrivant comme celle d’un parti social-libéral.  Une définition simple décrit le social-libéralisme ainsi : « une doctrine politique qui cherche à concilier les principes du socialisme ou de la social-démocratie avec ceux du libéralisme ». 

A la lecture de ces quelques lignes on se rend compte de la difficulté à vraiment cerner ce que pourrait être une politique sociale-libérale, mais on pourrait essayer en disant que dans ce nouveau paradigme politique la réduction des inégalités – objectif central des politiques socialistes dans une logique de justice sociale - passe d’abord par la création de richesses plutôt que par des mécanismes de redistribution. Il ne faut donc pas désespérer Billancourt mais Billancourt attendra.

En Europe ceux qui ont incarné cette politique de façon emblématique sont Tony Blair en Angleterre et Gerhard Schröder en Allemagne. Aujourd’hui avec une dizaine d’années de retard sur ces pays le PS « exécutif » s’est rallié à cette vision. Le problème est que le PS semble n’avoir retenu de « social-libéralisme » que le deuxième terme.  Le gouvernement actuel mène une politique bien plus libérale que ses prédécesseurs de droite, rejouant un grand classique de la politique française : la gauche une fois au pouvoir agit comme un gouvernement de droite sur le plan économique. Pour simplifier, aujourd’hui, le monde économique et des entreprises est largement privilégié par rapport aux salariés et aux ménages dans le mix politique du gouvernement. Billancourt désormais c’est Neuilly. Les exemples sont nombreux  de cette politique « pro-business » et les lois Macron en sont des exemples récents et emblématiques.

Où le progrès change de signification

Dès lors le PS a un problème : s’il mène une politique de droite, puisque la dimension sociale de sa politique est absente, comment faire semblant d’être quand même de gauche ? En effet le PS a encore besoin des électeurs de gauche pour gagner des élections… Et là le PS a trouvé sa martingale, ou plutôt croit avoir trouvé sa martingale : faisons du « sociétal ». Si l’on regarde la définition du Larousse le sociétal c’est « ce qui se rapporte aux divers aspects de la vie sociale des individus, en ce qu'ils constituent une société organisée. » Plus concrètement le sociétal c’est ce qui traite de questions comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, ou encore la fin de vie. Le sociétal renvoie en cela à des questions qui ont trait à des valeurs, des comportements, des normes éthiques.  Et ici le PS a choisi de continuer à être un parti progressiste, à assumer une vision de gauche ; à ce titre la réforme emblématique du quinquennat de François Hollande reste à ce jour le « mariage pour tous ». Le parti socialiste qui se  dit social-libéral est en réalité « sociétal-libéral », et ce n’est pas du tout la même chose.

Or, une grande partie de l’électorat traditionnel du PS est beaucoup moins progressiste sur les questions sociétales que le PS le croit ou l’espère. Une des raisons en est que les clivages sur les questions sociétales sont beaucoup plus fluides que sur les questions sociales ; le sociétal renvoie à un vécu intime, à l’expérience de vie, et devient donc beaucoup plus difficile à figer.

Si une partie de l’électorat traditionnel du PS pouvait voter pour lui en raison des politique sociales qui étaient menées – on revient à la défense de Billancourt, et accepter en passant des mesures sociétales qui n’étaient pas forcément perçues comme importantes, voire avec lesquelles il était en désaccord – on peut penser à l’abolition de la peine de mort sous Mitterrand, ce même électorat ne peut accepter de continue à voter pour le PS alors que ce qui est fondamental pour lui, le social, n’est pas traité. En somme « j’accepte » la dimension sociétale mais uniquement si la dimension sociale est traitée.

Un virage théorisé

Ainsi le PS fait ici une étrange erreur d’analyse : en menant une politique sociétale-libérale, il peut espérer attirer d’anciens électeurs de droite en raison du volet économique, mais il prend surtout le risque de perdre de gros bataillons d’électeurs de gauche. Au final il est perdant*.

Ces électeurs de gauche perdus vont soit s’abstenir, soit voter pour le parti qui a adopté une posture « anti sociétale » notamment sur les questions d’immigration et de pseudo positions sociales sur les questions économiques : j’ai nommé le FN. La politique sociétale-libérale est dès lors une formidable aubaine pour le FN, elle pousse vers lui des électeurs qui avant votaient PS.

Ainsi le PS français, comme la plupart de ses homologues européens, en renonçant à traiter frontalement les questions économiques et sociales et en croyant que le sociétal servirait de substitut,  a perdu une incroyable bataille idéologique et de nombreux combats électoraux. Un universitaire américain, Walter Benn Michaels,  – j’y reviendrai dans un autre post – a fait une analyse remarquable de cette situation dans un livre intitulé La diversité contre l'égalité, (Ed Raisons d'agir, 2009).

Au delà de la situation électorale très compliquée dans laquelle cette stratégie place le PS, ce positionnement sociétal-libéral rend la possibilité d’une politique de gauche moderne quasiment impossible.  Il rend très compliqué en effet un vrai débat sur la politique économique et sociale puisque le PS fait la politique de ses adversaires !

Pour à nouveau créer du clivage gauche/droite totalement pertinent il faudrait donc imaginer ce que serait un parti sociétal-social ; tiens c’est une des choses auxquelles nous espérons pouvons contribuer !

* Cette étrange stratégie perdante a même été théorisée par le Think Tank du PS,  Terra Nova
* On pourrait m’opposer la victoire du François Hollande en 2012 comme démonstration d’une réussite de cette stratégie du PS. Or la victoire de F Hollande est avant tout une défaite de Sarkozy, elle a donc un terrible effet masquant.

Chem Asssayag, Paris, 08/11/2015

mardi 3 novembre 2015

Et si on vendait Air France à ses pilotes ?

L'affaire Air France est décidément bien compliquée. Voilà une compagnie qui a enchaîné les exercices déficitaires (quatre de 2011 à 2014), mais qui présente un Q3 2015 de très bonne tenue (notamment grâce à un baril au prix bas) et dont la valorisation boursière est de ... 2 Mds€ (c'est par exemple 1/20ème de celle de Danone). Air France vaut bien moins cher que le prix de ses avions puisqu'elle en possède 569 dont 10 A380 (428 M$ prix catalogue même si l'on sait qu'ils se négocient probablement à la moitié de ce prix). Cette valorisation au rabais s'explique par un fort endettement, qui ne serait pas si problématique si la compagnie dégageait des bénéfices : un transporteur aérien doit acheter des avions très coûteux qu'il rentabilise sur 20 ou 30 ans. Sa fusion avec KLM est plutôt positive, à l'instar de Nissan avec Renault (en un peu moins flagrant). En nombre de passagers transportés, aucune des deux marques n'est dans le Top 10 mondial alors que Ryanair est 6eme et Easyjet 8eme. Néanmoins, en passagers-kilomètres transportés, Air France + KLM serait numéro 1 mondial à l'international devant Emirates et Air France seule et 7ème pour international+domestique, avec 136 milliards de passagers/km, juste derrière Lufthansa (144) et devant British Airways (130).

Etat des lieux


Le constat n'est donc pas si mauvais, sachant qu'il faut garder dans un coin de la tête que c'est un "haut de cycle" pour les compagnies aériennes grâce à un baril à 40$. Et pourtant, la direction clame que Air France est mortelle. Difficile de contredire cette affirmation quand on sait que SwissAir, Alitalia, Sabena, Iberia ou encore Panam ont disparues (ou été rachetées). Serait-ce un drame si Air France était racheté par un des deux "big conventionnels" européens (Lufthansa & British Airways). Economiquement ? Non. Symboliquement, cela viendrait alimenter la thématique du décrochage/déclin français. Avoir "France" dans son nom est un avantage mais aussi un gros inconvénient. Il vaut par exemple à Air France d'avoir 16% de son capital aux mains de l'Etat, ce qui est une position bien inconfortable pour ce dernier. Suffisant pour être impliqué et montré du doigt quand les choses vont mal, insuffisant pour réellement peser sur le cours des choses. 

Air France est également emblématique d'un phénomène économique mondial qui touche beaucoup la France : l'"effet sablier". Il y a 20 ans, la consommation se présentait comme une toupie : la plupart des achats aux prix moyens, un peu de low-cost, très peu de luxe. De plus en plus, les clients demandent du low-cost et il existe une élite économique suffisante pour faire grossir le "segment luxe". Or, les sociétés françaises (c'est le cas de Renault & Peugeot comme d'Air France, avec des exceptions notables comme LVMH) sont dans le segment "moyen" : moyenne qualité, prix moyens. Et Air France est précisément attaqué par le bas et le haut du sablier : en bas les low-cost (RyanAir, Easyjet, AirBerlin), en haut les compagnies du Golfe.

La concurrence

On résume trop les low-cost à l'équation "salaires indignes + service minimal = prix cassés" et on met souvent Ryanair et Easyjet dans le même sac. C'est un peu court. Bien sur, les deux ont en commun des salaires bas (pour la profession) et des heures de vol élevées (encadrées néanmoins par les autorités aériennes). Mais Ryanair va beaucoup plus loin avec notamment un système d'auto-entrepreneuriat des pilotes payés à l'heure (avec des pilotes qui doivent payer leur certification de leur poche). C'est légal mais très limite. Dans les deux cas, les hôtesses doivent également nettoyer les avions entre deux vols (séparés de 25 à 30 minutes pour optimiser le temps de vol des avions). Ryanair atterrit aussi souvent dans des "aéroports de campagne" permettant de payer beaucoup moins de taxes d'aéroport (un centre de coût élevé) et en exigeant des subventions aux gestionnaires de ces aéroports. Bref, quand Easyjet est "low cost", on peut dire que Ryanair est "hardcore low-cost". Mais la vraie base du modèle est la suivante : l'uniformité de la flotte. Comme leur "terrain de jeu" est limité (en heures de vol), ils peuvent avoir un modèle unique (Easyjet possède 135 A-319 et 83 A-320, des modèles très proches). Cela génère un gain énorme : stock de pièces détachés limité, formation des personnels de maintenance au sol limité, pilotes interchangeables. En effet, un pilote, en plus de sa licence, doit posséder une certification pour un type d'appareil, certification qui "tombe" s'il n'effectue pas assez d'heures de vol sur le modèle : un pilote de 747 ne peut pas se retrouver sur un A320 le lendemain. Ainsi, une flotte homogène permet une flexibilité énormément accrue pour le planning des pilotes. Pour comparaison, Air France a 8 types d'avions différents (13 sous-types).

L'autre concurrence, ce sont les compagnies du Golfe. Elles offrent des voyages toujours plus confortables voire luxueux à des tarifs néanmoins compétitifs aidés par des subventions d'Etat. Autant il est possible de faire interdire ces subventions dans l'UE (et elles le sont de fait), autant nous ne pouvons le faire pour Etihad ou Emirates. Nous pouvons éventuellement limiter leur nombre de "slots" (créneaux de décollage/atterrissage) quand les ventes d'armes ne s'en mêlent pas.

Reste nos "semblables" Lufthansa et British Airways. Elles s'en sortent financièrement mieux qu'Air France mais Lufthansa a connu plus de 10 grèves en 18 mois. British Airways joue sur un maillage sans pareil (550 destinations desservies contre 231 pour Air France)

Vous pouvez retrouver des statistiques très complètes (mais très touffues) sur ce site. L'IATA (Association Internationale du Transport Aérien) publie également des données avec comme information-clef : le passager-kilomètre transporté. Ainsi, si les low-costs cartonnent sur le nombre de passagers à l'international (les déplacement intra-UE sont dans ce groupe) :


le classement global en passagers-kilomètres transportés (plus pertinente) offre une toute autre image, RyanAir étant la seule low-cost européenne dans le Top 10 (6ème).




Essais infructueux

Face à ces défis, la direction d'Air France n'est pas restée les bras croisés. Elle a tenté de redonner du lustre à la business class (et first) sur les longs-courriers. Elle a tenté l'expérience (ratée à mon sens) d'une low-cost interne/national (Hop!) qui regroupe trois compagnies-filles régionales (Brit Air, Regional et Airlinair) sur le créneau du court/moyen courrier, très déficitaire et qui souffre d'un taux de remplissage faible (alors que pour le groupe Air France, ce ratio clef est plutôt dans la moyenne). La direction a aussi misé sur un low-cost interne européen (Transavia) dont l'extension a été bloquée par les pilotes. De fait, il est très dur (impossible ?) de créer une compagnie low-cost ex-nihilo (Transavia a eu une vie avant Air France - KLM mais plutôt de compagnie charter) au sein d'un groupe "régulier" tant les méthodes, les salaires, les habitudes de travail et d'organisation sont différentes.

Dernièrement, sur fond de spectacle navrant d'affrontement direction/syndicats, la direction a choisi la voie du moins-disant social (pardon, des "gains de productivité") et des fermetures de ligne (pardon de l'"attrition"). En échange de la pérennité du groupe ? Même pas. Les personnels au sol ont consentis de rudes efforts dont ils ne se sentent pas "payés", les PNC (Personnels Navigants Commerciaux) également. Reste les pilotes qui volent moins et pour plus chers que chez les concurrents. Il faut également replacer ceci dans le contexte mondial : la demande de pilotes faiblit en Europe et de nombreux pilotes (débutants ou pas) sont obligés de se délocaliser là où la demande est forte : au Moyen-Orient un peu (avec de très beaux salaires à la clef) et surtout en Asie du Sud-Est où le trafic explose et le manque de navigants locaux est criant. Mais là, c'est formation payée par le pilote, salaires bas et rythme de travail élevés. Mais tous les problèmes d'Air France viennent-ils des avantages des pilotes ? non.

On peut légitimement s'inquiéter pour la sécurité quand on veut faire voler les avions plus longtemps ainsi que les pilotes. Ryanair et Easyjet, bénéficiant certes de leur relativement faible ancienneté et malgré des polémiques (emport de carburant de réserve trop faible) ont un "casier vierge". Sur les 40 dernières années :

  • Lufthansa : le dernier accident est une sortie de piste en 1993 à Varsovie ayant provoqué la mort d'un membre d'équipage et d'un passager. C'est le seul sur les 40 dernières années
  • British Airways : 4 indicents à déplorer sur la période. Le dernier, en 2008, est un incident (pas de victimes) suite à un problème sur un Boeing-777 (la faute en revenant au constructeur). Il y a 25 ans, un incident insolite a vu le pare-brise se détacher et le pilote finir le vol ... hors de l'avion. Il a survécu presque sans blessure. Aucun problème pour les passagers. Ajoutons un incident de vol en 1982 sans victime et le dernier vol mortel date de 39 ans (176 morts) et encore, c'était un vol siglé BA mais opéré par une compagnie-tierce
  • Air France : 8 crashs/488 morts en intégrant il est vrai le Mont Saint-Odile (Air Inter, 1992, 87 morts) et un vol opéré par une autre compagnie (1998, 53 morts) sous bannière Air France
Il est difficile de tirer des leçons définitives car, statistiquement, le nombre d’occurrences est très faible (et c'est heureux !). Mais on peut quand même dire que le fait que les pilotes d'Air France volent moins que ceux de British Airways ou de Lufthansa n'améliore pas la sécurité. Par ailleurs, même les low costs sont assujettis à des règles très précises en ce qui concerne les temps de vol et de repos.

Alors quoi ?

Pourquoi les pilotes semblent arc-boutés sur leurs conditions de travail ? Simple défense réflexe des avantages acquis comme le clame Alexandre de Juniac. Pas si simple. On peut trouver une explication dans le classique "La logique de l'honneur" de Philippe d'Iribarne. Celui-ci, ayant étudié sur le terrain les logiques relatives au travail aux USA, aux Pays-Bas et en France, postule qu'elles sont différentes (sans que l'une soit meilleure que l'autre). Aux USA, la logique de contrat prévaut (job description), aux Pays-Bas la culture du consensus et en France "La Logique de l'Honneur". Chez nous, chaque métier a sa conception propre (héritée des "anciens") de son métier et la défendra quoiqu'en dise la direction (ce qui peut-être négatif - désordre - ou positif - adaptabilité/conscience professionnelle). Je pense que c'est ce qui est à l'oeuvre avec les pilotes. Plus qu'une affaire de gros sous et de temps de travail, ils ont peur du déclassement (et donc d'une perte de leur "honneur"). C'est qu'il y a moins d'un siècle, les "fous volants sur leur drôle de machines" étaient des héros intrépides. Dans les années 60/70 encore, c'étaient les "seigneurs du ciel". La massification du transport aérien a porté un premier coup : à mesure que prendre l'avion devenait de plus en plus banal pour une frange de plus en plus importante de la population, le pilote devenait plus banal. Depuis 20 ans, la disparition du "3ème homme" dans le cockpit, l'apparition des "glass cockpit" (cockpit informatisés), la généralisation de l'électronique (ILS pour l'atterrissage, TCAS pour éviter les abordages, radars météos embarquées perfectionnés, pilotes automatiques permettant une navigation bien plus aisée voire qui empêche le pilote de faire des erreurs ou les rattrape) ont effectué un travail de sape. Sur un Paris-New York, l'équipage ne pilote "à la main" guère plus de 20 minutes (maximum). Les pilotes ont désormais un statut de "technicien hyper-spécialisé hyper-formé". Loin de moi le fait de dire que piloter est simple mais le statut s'est dégradé. Et c'est certainement très dur à admettre.

Alors que faire ? le dialogue personnel/direction est brisé, les différents corps de métier d'Air France sont fracturés, l'avenir est sombre. Je discutais avec un collègue qui me dit "Il n'y a qu'à donner Air France aux pilotes". J'ai ricané en me disant "Impossible". Si c'est pour refaire un SeaFrance/MyFerryLink à plus grande échelle (le cas Fralib est toujours en cours avec plus d'espoir) ... Une SCOP ? C'est en général possible dans de petites entreprises à faible intensité capitalistique (avec des exceptions comme FAGOR - bien que ce ne soit plus vraiment le cas aujourd'hui) ce qui n'est pas le cas d'Air France. A l'inverse, de nombreux cabinets d'avocat, d'audit ou d'expertise-comptables sont détenues par leur cadre, Mais bon, les actionnaires ne voudront pas.

Et pourtant, j'ai continué d'y réfléchir. Avec 4.700 pilotes, bien payés, surement avec des économies, il y aurait surement moyen de les faire payer (tout de suite + endettement) 30 ou 40% de la valorisation d'Air France. Le reste pourrait être comblé par l'Etat pour "solde de tout compte". Les pilotes deviendraient de facto les propriétaires d'Air France. Sauraient-il faire des "sacrifices", agir au nom de tous (du déchargeur de bagages à l'hôtesse ?) ? Après tout, toutes les issues semblent bien bloquées, pourquoi ne pas tenter une solution certes osée, mais après tout pas plus que les plans de la direction en faisant admettre aux pilotes qu'ils ne sont plus "des seigneurs du ciel" (avec le temps de vol et les salaires qui vont avec) mais qu'ils ont la compagnie entre leurs mains (et ça c'est un sacré pilotage !). Chiche ?


Nicolas QUINT, Lyon, 02/11/2015

lundi 2 novembre 2015

La retraite .... avec beaucoup de chance


Les récentes modifications des conditions de départ à la retraite pour le versement des retraites complémentaires ont remis sur le devant de la scène ce sujet si important. Les mesures paraissent techniques mais elles entérinent des évolutions lourdes et dangereuses. Mais revenons-y.

Lorsque j’ai démarré ma carrière professionnelle au début des années 90, la retraite était un horizon réaliste quoique lointain. A l’époque il fallait l’équivalent de 37,5 années de cotisations pour pouvoir partir en retraite, dont l’âge légal était fixé à 60 ans. Pour quelqu’un qui avait fait quelques années d’études supérieures et commencé à travailler à un peu plus de vingt ans les deux paramètres convergeaient.
Aujourd’hui la retraite est un fantasme, une chimère, à mesure qu’elle semble se rapprocher on la voit s’éloigner.
Tout d’abord les chiffres : l’âge légal de départ à la retraite est désormais fixé à 62 ans et il faut 172 trimestres soit 43 ans de cotisations pour les personnes nées après 1973, pour prétendre à une retraite à taux plein. Concrètement dans le cas évoqué plus haut cela revient à prendre sa retraite au mieux – car on peut s’attendre à de nouveaux changements si l’approche générale de ce sujet n’évolue pas – autour de 64/65 ans, et ce en faisant l’hypothèse, de moins en moins réaliste, d’une carrière sans heurts, continue. Pour un jeune en 2015 qui entre réellement dans la vie professionnelle après une licence, de longs mois de stage et de recherche d’emploi, soit vers 22/23 ans, on arrive déjà au delà de 65 ans pour 43 ans de cotisations sans aucune interruption…
La retraite à 60 ans fait donc partie de l’histoire et celle à 62 ans est un leurre. Dans ce contexte la récente réforme des régimes de retraite complémentaires, qui de facto repousse l’âge légal de départ à 63 ans, ne fait qu’entériner une réalité. Une réalité soigneusement occultée mais une réalité.
Or, disons le clairement, cette évolution nous paraît injuste et stupide.

Pour justifier les changements du régime des retraites deux types d’arguments sont avancés d’ordinaire : d’une part des arguments économiques, et d’autre part des arguments que je qualifierais de moraux ou de (faux) bon sens.

La réalité économique


C’est l’argument imparable, celui de la nécessité : les régimes de retraite sont lourdement déficitaires, en effet le rapport entre actifs et inactifs devient intenable dans une société vieillissante, et de surcroît avec un chômage qui détériore les montants des cotisations encaissées. Le modèle de retraite par répartition est à l’agonie. Il faut donc réformer.
Dès lors on peut jouer sur trois leviers : le montant des cotisations, le montant des pensions, la durée de cotisation (via l’âge légal de départ à la retraite ou le nombre de trimestres cotisés requis).
Les gouvernements successifs ont joué sur tous ces paramètres – évidemment dans un sens qui est toujours moins disant pour les salariés et futurs retraités, ce qui est désormais le sens premier du mot réforme dans la bouche des politiques – mais avec un prédilection pour des actions autour de la durée de cotisation. Or en jouant sur l’âge effectif de départ à la retraite on ne résout aucun problème, on ne fait que le déplacer. En effet la France a un des taux d’emploi des seniors parmi les plus faibles en Europe (En 2012, 44,5 % des personnes âgées de 55 à 64 ans sont en emploi, ce taux tombe à 21% pour les 60-64 ans ).
Que va-t-il donc se passer ? De plus en plus de seniors devront attendre de pouvoir partir à la retraite en venant gonfler les statistiques Pôle Emploi (le chômage des seniors ne cesse d’augmenter depuis 10 ans) ou symétriquement retarderont leur départ ce qui freinera les embauches d’autres catégories de la population. Pour ceux qui seront indemnisés la collectivité devra supporter une charge supplémentaire, qui viendra augmenter le déficit des comptes sociaux, et pour ceux qui ne seront pas indemnisés ils ne cotiseront pas et relèveront très rapidement de la solidarité nationale. On aura simplement transféré une charge et un déficit (le régime des retraites) vers un autre régime (l’assurance chômage ou la solidarité). Au passage on aura désespéré quelques centaines de milliers de personnes qui resteront pendant 5 à 10 ans dans une situation de précarité mentale et financière absolument intenable.
Non seulement c’est un jeu à somme nulle voire négative financièrement mais c’est une mesure qui va dégrader très sérieusement le moral collectif.


Le faux bon sens


L’autre argument avancé se pare des vertus du bon sens. On nous explique fréquemment qu’il est normal que l’âge de départ à la retraite recule car l’espérance de vie augmente. Remarquons tout d’abord que cet argument est nouveau et renverse le paradigme habituel de ce qu’on a appelé le progrès social : depuis le milieu du XIX siècle la diminution constante du temps de travail (quotidienne, hebdomadaire, annuelle et sur la durée d’une carrière) a été une des grandes avancées sociales. La conquête du temps libre a été l’un des grands progrès des dernières décennies et s’est accompagnée en même temps d’une augmentation significative de la richesse nationale et de la productivité. Passer plus de temps en retraite était un des marqueurs d’un vrai progrès social. Or soudainement le recul de l’âge de départ à la retraite serait normal puisque implicitement le nombre d’années passées en retraite resterait le même. En fait il s’agit au contraire d’une rupture fondamentale avec une vision progressiste du rapport au temps dans la vie des individus.
Ce discours doit donc être pris pour ce qu’il est : un discours idéologique, visant à « faire passer la pilule » d’une mesure foncièrement régressive.
En outre l’argument du temps de retraite constant malgré un départ en retraite plus tardif, puisque l’espérance de vie augmente, est fallacieux. En effet ce qui compte ce n’est pas tant l’espérance de vie que l’espérance de vie en bonne santé. Or ce celle-ci n’évolue plus de façon positive dans les sociétés occidentales, elle tend même à baisser ! – sachant que certains signes laissent penser que l’espérance de vie elle même pourrait stagner. On passera peut être autant de temps à la retraite mais un temps de bien moins bonne qualité. Quel progrès !  Ce qu’on comprend intuitivement – passer 20 ans en retraite de 60 à 80 ans ce n’est pas la même chose que passer 20 ans de retraite de 65 à 85 ans – est validé par les statistiques.


Concrètement toutes les mesures prises ces dernières années sont des mesures à courte vue qui ne font que poser des rustines sur un système qui ne peut tenir en l’état car il repose sur des hypothèses qui n’ont plus aucune validité. Le paysage est désormais celui-ci :  chômage massif, entrée dans la vie active plus tardive, taux d’emploi des seniors très faible, espérance de vie en augmentation mais avec des pathologies lourdes à prendre en charge, croissance faible, parcours professionnels beaucoup plus diversifiés et chaotiques.. Dès lors il semble fondamental de repenser le système dans sa globalité, tant par rapport aux objectifs qu’aux moyens.
Il faut tout d’abord acter que les retraites comme la santé vont voir leur poids augmenter dans la richesse nationale. Et c’est normal. Cela doit être un choix de société. Vouloir à toute force équilibrer le régime des retraites n’a pas de sens, car c’est une dépense que la société doit être prête à faire comme pour l’éducation ou la justice.
D’autres part le droit à la retraite doit être réexaminée dans le contexte global de parcours professionnels qui vont être totalement différents : études plus longues, changement de statuts, alternance de périodes de formation, de chômage, et d’emplois…
Il faut individualiser les schémas, en garantissant des  socles de droits notamment pour les plus défavorisés, ce qui veut dire en prenant en compte les durées réelles d’espérance de vie en fonction des catégories. On pourrait fixer des durées de cotisation minimum sans âge légal de départ à la retraite. Ces durées pourraient être modulées en fonction des métiers, des montants qu’on serait prêt à cotiser et des pensions cibles. Par exemple je pourrais décider de cotiser plus mais moins longtemps pour partir vite en retraite, ou inversement cotiser moins mais plus longtemps…
En conclusion la retraite devrait faire partie d’une réflexion ambitieuse, sereine et de long terme sur notre rapport au travail.

Chem Assayag, Paris, 31/10/2015

Modestes et ambitieux

Nicolas Quint et moi lançons ce blog à deux voix. Neotopia.


Ce qui nous réunit c’est une passion pour la chose publique, l’analyse, l’échange de points de vue et si possible la  proposition de solutions.
Ce qui nous réunit c’est une vision proche de l’économie et de la politique qui doivent être des moyens au service du plus grand nombre.
Ce qui nous réunit c’est une certaine nostalgie de ce qu’on pourrait qualifier de vision « humaniste » du monde.
Ce qui nous réunit ce sont aussi les hasards de ce siècle où la technologie permet à des gens qui ne se connaissent pas, ne se sont jamais vus, de se découvrir, s’apprécier et de décider d’avancer ensemble.
Alors, ici, un peu à l’ancienne – qui fait encore des blogs ? – nous vous proposerons nos analyses, nos commentaires, partagerons nos colères ou nos agacements, et essaierons systématiquement, et cela sera notre plus grand défi, de proposer des solutions.


Alors de quoi allons-nous parler, que viendrez-vous chercher sur Netopia ? Nous allons nous attacher à parler du monde tel qu’il va, dans notre pays, autour de nous : sujets économiques (macro et micro) et politiques, analyses de phénomènes sociaux, réflexions autour de l’actualité. Comme Nicolas et moi avons déjà laissé de nombreuses traces sur la toile, il vous suffira de butiner un peu pour vous faire une idée de ce à quoi cela pourrait ressembler (voir « Qui sommes nous ? »)


Nous sommes modestes et ambitieux.
Modestes car nous sommes conscients des contraintes, temporelles et matérielles, qui vont nous freiner. Modestes car nous savons que le hasard est toujours un ingrédient nécessaire pour la réussite de tels projets. Modestes car nous aurons souvent tort.
Ambitieux car nous pensons que nous avons des idées et une exigence. Ambitieux car nous espérons que ce blog sera la genèse de quelque chose de plus grand et peut être d’important. Ambitieux car sinon pourquoi commencer ?  C’est pourquoi ce blog s’appelle Neotopia car il porte l’ambition d’un monde nouveau, à construire.


QUI SOMMES NOUS
J’ai découvert Nicolas en lisant son remarquable blog « Résultat d’Exploitations » hébergé par Libération (http://resultat-exploitations.blogs.liberation.fr/). Sa connaissance approfondie de l’économie et du monde de l’entreprise faisait merveille ; il pratiquait notamment avec une grande efficacité, avant que cela devienne à la mode, le « fact checking. »
Nicolas a été aussi à l’origine du Forum Pour une Démocratie Citoyenne sur Facebook (https://www.facebook.com/groups/386628421416709/).


J’ai été, pour ma part, un acteur actif à son lancement du média participatif Agoravox (presque 100 articles http://www.agoravox.fr/auteur/chem-assayag), en étant notamment à l’origine d’un livre sur les élections de 2007 (http://www.manuscrit.com/Book.aspx?id=9706); j’ai aussi écrit de nombreux billets pour Rue 89, le Plus ou encore Mediapart. J’ai été aussi un des principaux animateurs du site election-presidentielle.fr en 2007 et 2012.

Enfin j’ai lancé la plateforme « projet 2017 » dont ce blog sera l’une des facettes.

Chem Assayag, Paris, 24/10/2015