samedi 11 novembre 2017

De l’écriture inclusive à la grammaire égalitaire ?

Billet invité - Simon Roblin

J’ai appris récemment que la bataille faisait rage dans certaines contrées autour d’une pratique en vogue appelée « écriture inclusive ». Novice en la matière, vaguement curieux, j’avais cru comprendre que le phénomène se limitait à quelques curiosités orthographiques  censées permettre aux femmes de signifier, au moyen de toutes les marques jugées appropriées (des expédients graphiques le plus souvent), qu’elles n’étaient pas une espèce du genre homme, ce que je leur accorde volontiers. Je découvre en lisant l’article du Monde qui suit qu’il ne s’agit plus maintenant de la seule orthographe, mais de rien de moins que l’introduction de nouvelles règles grammaticales dans l'apprentissage de la langue française. Le Manifeste des 314 enseignantes et enseignants (http://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin) voue les vieux manuels à l’autodafé ; Hatier, déjà, a publié son manuel inclusif ; la nouvelle Réforme est en marche. Les Académiciens sont en émoi, mais voilà qui devrait plutôt nous assurer de l'innocuité du litige. Le sort que connut la réforme de l'orthographe de 1990, pourtant dans la ligne du « progressisme » de rigueur, aurait pu les rassurer : les locuteurs que nous sommes n'en ont rien voulu savoir et la langue française n'en a rien retenu ou presque. Mais quoi ?! toucher à la grammaire.. ?
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Accordons-leur néanmoins qu’il y a de quoi être désorienté : si les ennemis sont désignés de part et d’autre, les positions de chacun des deux camps bien arrêtées, les termes du débat, si débat il y a, ne frappent pas par leur clarté. Et les éléments mis à disposition par les promoteurs eux-mêmes n’arrangent pas vraiment les choses. Ainsi, sur le site « officiel » consacré à l’écriture inclusive (http://www.ecriture-inclusive.fr/) peut-on télécharger le « Manuel » de référence, celui qui vous permettra de « faire progresser l’égalité femmes · hommes par votre manière d’écrire » (on aura noté la subtilité, moyennant un Alt+0183 aisé comme tout à mémoriser). Un manuel conçu et édité par une « agence » (de communication ?), l’agence Mots-clés, et tout cela sous le haut patronage, non pas seulement de Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi… de Michel Foucault. Je cite la citation dont l’agence a fait son mot d’ordre, tirée de sa Leçon inaugurale au Collège de France : « Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer ». Pas besoin d’être professeur au Collège de France, du reste, pour comprendre que par le « discours », par son concept de discours-bataille, comme il l’abrégeait, Foucault désignait précisément un « ordre » irréductible à celui de la langue, et qui à ce titre échappait tant aux linguistes qu’aux grammairiens.

Les nouveaux réformateurs et promoteurs de « l’inclusivité », militants de l’égale « représentation » dans le « langage », ne veulent, eux non plus, rien savoir de la linguistique : la langue n'a à leurs yeux ni consistance propre ni autonomie. Mais ils ne veulent à l’évidence rien savoir du discours non plus. La seule affaire sérieuse, en définitive, c’est la grammaire ; or les grammaires n'étant que collections de règles, et les règles, pures conventions, grammaires et règles peuvent être défaites comme elles ont été faites : par décret. "Ne dites pas...", "Dites...". N’étant pas en position de décréter, bien sûr, ils proposent à qui veut s’en emparer ce qu’ils ne peuvent imposer. Bien peu foucaldiens en vérité quant au discours (cet « obscur ensemble de règles anonymes » qui avait aussi peu à voir avec la parole qu’avec la langue), bien plutôt grammairiens par profession, les « inclusionnistes » ne semblent pas se proposer pour autant de se faire les Vaugelas modernes des usages minoritaires. Ce ne sont à bien les entendre ni les « pratiques discursives », ni l'exercice de la parole ordinaire, qui font la langue ; seule une élite éclairée – alliance de pédagogues progressistes et de communicants militants – en sait assez sur son pouvoir pour s’octroyer le droit – et même se faire un devoir – de mettre fin à l'ordre patriarcal dont la langue véhicule les valeurs et conforte le règne.

J’en viens maintenant au cœur de la nouvelle revendication. On peut la regarder sous un angle pratique ou l’examiner d’un point de vue théorique.

Sous l’angle purement pragmatique, puisque la démarche est fondée sur une stratégie de communication revendiquée comme telle, il me semble que les effets à en attendre sont rien moins que certains : si les Académiciens ont échoué à imposer leur « cout » (leur « évènement » n’a-t-il pas connu une meilleure fortune parce que de nombreux locuteurs, appliquant spontanément la loi de construction analogique identifiée par Saussure, faisaient déjà d’eux-mêmes la « faute » que la règle devait un jour consacrer correction ?), les Inclusifs auront-ils plus de succès avec leurs innovations graphiques arbitraires ? On peut en douter. On peut aisément imaginer, en revanche, comment l’adoption ou la non-adoption des nouvelles règles deviendront, à défaut de faire avancer la cause de l’égalité, des marqueurs « politiques » – ou plutôt sociologiques – qui fourniront un nouveau critère de division des sujets parlants en réactionnaires et progressistes (les seconds retireront du recours à l’écriture inclusive ce que Foucault, justement, appelait le « bénéfice du locuteur », ou « de la locutrice » si l’on préfère, les autres se répartiront en « machistes » ou « soumises », selon le sexe du sujet). 

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La question théorique est plus complexe. Selon les termes du Manifeste des 314, on cessera d’imposer comme seule acceptable la règle selon laquelle "le masculin l'emporte sur le féminin comme le mâle est supérieur à la femelle", formule dont il est probable que peu d’entre nos contemporains ne ressentiront pas le ridicule (et ils verront d’autant moins la domination masculine en acte dans l’énoncé qu’ils reconnaîtront plus sûrement dans la justification donnée par l’énonciateur une rationalisation a posteriori de sa méconnaissance patente de la nature des règles linguistiques). À la place de la règle unique, on proposera aux élèves un libre choix entre trois règles, les deux règles alternatives étant : la règle opposée (le féminin l’emporte parce qu’« ainsi soit-elle ! ») ; la « règle de proximité », qui « consiste à accorder le genre et le nombre de l'adjectif avec le plus proche des noms qu'il qualifie, et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet » (définition wiki), règle dite également « latine », et dont les signataires rappellent à bon droit qu’elle a longtemps prévalu sur la règle enseignée de nos jours. La chose est du reste si bien attestée que l’usage aujourd’hui dominant et la règle de proximité cohabitaient encore chez certains auteurs classiques, tel Racine (Athalie, 1691) : « Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières ». (Les esprits subtils objecteront sans doute qu’il ne faisait là que se plier aux contrainte de rythme et de rime, ou que peut-être les jours n’étaient pas entiers… mais cela ne change rien au fond, et on pourrait multiplier les exemples.) C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Car les catégories de genre mobilisées par la règle latine ne distinguent nullement « personnes » et « choses », « objets » et « sujets », non plus qu’« être animés » et « être inanimés », « animaux » et « êtres humains »… Cela tient peut-être tout simplement au fait que les adjectifs de genres « masculin » et « féminin » sont ici des catégories grammaticales, et non biologiques, sociales, ou de genre. Il n’y a pas plus de raison ontologique au caractère « masculin » du nom Pouvoir en français qu’au caractère « féminin » du mot Macht en allemand ; le français n’est pas plus « sexiste » que le latin, ni l’allemand plus « neutre », ou « égalitaire », au regard des genres que le français, du seul fait qu’il comporte trois genres, dont un neutre. La règle latine d’accord du genre, les trois règles d’accord au même titre, ne traitent que de genres grammaticaux, non d’individus sexués ou « genrés ».

Il me semble que règne dans toute cette affaire une grande confusion, chez les promoteurs de la réforme comme chez ses détracteurs. Où passent selon eux les nombreuses frontières mises en question par l’objet du litige : entre l’ordre linguistique et les autres ordres mis en jeu (social, politique, biologique…) ? entre ordre linguistique et ordre grammatical ? et entre langue et discours ? Que dans le champ du discours, qu’on l’entende au sens de Foucault ou au sens ordinaire, la lutte fasse rage, c’est difficilement contestable ; que la grammaire et son enseignement méritent d’être mis en question, on en conviendra aisément ; que la grammaire voire la langue même soit sexistes, cela n’a rien d’évident et réclame au minimum une explication, pour ne pas dire une démonstration. Roland Barthes, qui n’avait pas hésité quant à lui à dire la langue « fasciste », avait pointé que l’enseignement de la grammaire, l’apprentissage scolaire de la langue, sont tout sauf neutres : enseigner la langue et enseigner la littérature, c’est tout un ; la langue objet d’enseignement ne véhicule pas seulement, par les « performances » littéraires auxquelles elle donne lieu comme par les analyses grammaticales auxquelles elle donne prise, les règles du « bien parler » ; elle engage tout un monde de représentations, elle assigne des positions aux sujets parlants. Il en concluait plutôt pour sa part que c’était moins les règles qu’il fallait changer que l’enseignement qu’il fallait subvertir : les littératures sont innombrables, les voies d’analyse du corpus littéraire multiples ; j’ajouterai que les grammaires sont plusieurs (pour ne citer qu’un exemple, Damourette et Pichon, ces deux iconoclastes à qui leurs pairs reprochaient de recueillir dans la rue les seuls exemples qu’ils ne prenaient pas dans les romans, ne le cèdent en rien en sérieux théorique au père Grevisse).

Au moment d’achever ce billet, je m’aperçois qu’un premier pas vers la clarté consisterait peut-être à séparer résolument deux démarches que les « 314 » auraient à mon sens bien tort d’associer : celle des praticiens de l’enseignement qu’ils sont et celle de communicants dont l’intervention, c’est le cas de le dire, ajoute encore à la confusion des genres. A moins que le seul responsable de l’association, outre l’auteur de l’article du Monde, soit votre humble serviteur ; avouons cependant que la conjoncture n’aide pas beaucoup à y voir clair.


Simon Roblin

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vendredi 20 octobre 2017

La twittysterisation du monde


Avec l’affaire Weinstein on a assisté à un déferlement de tweets sur la question du harcèlement sexuel, avec les hashtag #balancetonporc ou encore #metoo, qui sont apparus en tête des « trending topics » sur le réseau social en France et aux États-Unis.
Mon propos ici n’est pas de parler du sujet du harcèlement mais de l’effet de polarisation, de simplification et in fine d’hystérisation que provoquent les réseaux sociaux sur de telles questions.
Dans une espèce de ronde infernale un sujet émerge sur un réseau social – et cela peut être pour de bonnes raisons, le harcèlement est évidemment un problème très sérieux -, et peut rapidement prendre de l’ampleur. A partir d’un certain seuil il acquiert une visibilité qui en fait un objet médiatique en soi qui est repris par les chaînes d’information en continu. Ces dernières s’alimentent en permanence à la source en diffusant des tweets à l’antenne, puis en invitant certains des auteurs des tweets, et enfin en organisant des débats avec leurs inévitables chroniqueurs sur le sujet.  Comme les BFM et autres LCI donnent désormais le tempo de l’information, les chaînes mainstream ainsi que l’ensemble des médias vont eux-mêmes reprendre le flambeau et entretenir le processus. L’agenda médiatique est alors saturé par une thématique donnée pendant quelques jours occultant toutes les autres (on remarquera par exemple que les incendies de forêt qui ont fait 45 morts dans la péninsule ibérique ont été très peu couverts au même moment).
A ce stade la machine s’est emballée car le débat se déplace subrepticement de la question initiale – le harcèlement – pour devenir « est-ce que c’est bien ou pas d’utiliser twitter pour dénoncer le harcèlement ? », avec nouveaux tweets, nouveaux hashtags et ainsi de suite, jusqu’à ce que la machine s’épuise ou qu’une nouvelle actualité émerge.
On pourrait prendre d’autres exemples pour illustrer les mêmes mécanismes mais il suffit peut être de mentionner l’utilisation habile de Twitter par Donald Trump pour se convaincre de l’ampleur prise par le phénomène (peut être que D. Trump annoncera le lancement d’une bombe nucléaire sur la Croée du Nord dans un tweet sur le mode « I decided to nuke them «#destroynorthkorea »)
Ce nouveau paradigme informationnel pose plusieurs questions qui me semblent fondamentales dans des démocraties où les médias doivent jouer un rôle majeur.
Tout d’abord en court-circuitant tous les intermédiaires – tout le monde peut s’exprimer – la parole est sans filtre, sans contextualisation, permettant toutes les outrances ou les dérapages, et aussi une grande part de subjectivité dans les interprétations. On peut même penser que certaines personnes se mettent en danger de bonne foi faute d’une compréhension des enjeux juridiques ou de la soudaine visibilité de leurs opinions. Ainsi sur le sujet du harcèlement des « dénonciations » sur Twitter peuvent se retourner contre les victimes qui seront poursuivies pour diffamation, alors que les faits dénoncés pourraient être prescrits ou impossibles à établir. On peut et on doit ici aussi évoquer les fake news et les manipulations de certains groupes et/ou états pour influencer les opinions publiques ou les déstabiliser.
Ensuite cette communication ultra-simplifiée (140 signes !) n’appelle le plus souvent qu’à l’émotion. Elle s’apparente à un cri, mais elle ne peut pas déployer une argumentation, un raisonnement articulé. Face à cette émotion nous sommes appelés à réagir sur le même registre, et d’une certaine façon sommés de le faire ainsi. Si nous tentons de passer sur un autre mode de réaction, qui par définition nécessite plus de temps, nous sommes quasiment instantanément disqualifiés, ne serait-ce parce que le flux aura déjà « sauté » d’un tweet à un autre. Entre la communication ou l’expression brutes et l’information le combat est déséquilibré.

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En outre le tweet, mais d’une  certaine façon on pourrait dire la même chose de la grande majorité des posts sur Facebook et des équivalents sur d’autres réseaux sociaux, est assertif. Il affirme quelque chose. L’espace des 140 signes ne permet pas l’expression d’un point de vue nuancé, car tout simplement on manque de place – ce qui paradoxalement ne veut pas dire qu’on sera bien compris !  Dès lors la réponse, si elle se déploie dans le même espace de 140 signes, sera elle-même assertive, soit en venant confirmer le tweet initial, soit en s’y opposant. Le débat ne peut alors que se polariser, on est pour ou contre, mais il faut choisir ou bien alors accepter de se réfugier dans le silence (une illustration de cette obligation à se positionner est illustrée par la "polémique" sur les propos de Bruno Le Maire). Le monde, tout complexe qu’il soit, est alors informé par une tentation manichéenne. Twitter, rejeton des technologies numériques nous oblige à voir le monde en 0 ou en 1, en blanc ou en noir, sur un mode binaire et à sa suite oriente l’ensemble des contributions et des commentaires. L'espace public du débat a alors de plus en plus de mal à produire du sens.
Tout cela participe d’une information où seules comptent  l’instantanéité, la viralité, la popularité immédiate, l’exposition maximum. La prise de recul, l’approfondissement, la lenteur, et l’appréhension de la complexité sont alors de plus en plus absents, relégués sur des supports de plus en plus confidentiels ou élitistes.
Or, justement, dans un monde complexe nous avons un besoin vital de comprendre, de ne pas céder à la tentation d’une rapidité facile et de solutions illusoires. C’est le rôle des médiateurs, qu’ils soient journalistes, éducateurs, intellectuels, de nous aider à échapper à cette tentation, à la rapide twittystérisation du monde.


mardi 2 mai 2017

Start (me) up !


Tout d’abord je tiens à préciser que je voterai pour Emmanuel Macron au second tour ; cela ne sera pas de gaieté de cœur mais je le ferai sans hésitation, car entre sa candidature et celle de Marine Le Pen il y a une différence de nature.

J’ai déjà évoqué sur Neotopia l’absence de nouveauté de Macron et son inscription dans ce que j’appelle le sociétal-libéralisme, qui est une orthodoxie économique combinée à un progressisme sociétal. C’est à dire un programme, pour faire simple, qui peut séduire ceux qui sont déjà les gagnants de la mondialisation ou qui pensent pouvoir l’être. Il faut noter ici que Macron a réuni au premier tour à peine 10% des Français, si on tient compte de l’abstention et des votants en sa faveur qui disent adhérer à son programme. C’est un socle extrêmement faible mais qui a suffi dans un contexte politique particulièrement favorable au fondateur d’En Marche !, et qui pose avec acuité la question de la politique qui sera  menée.

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Au delà de son programme – ou de son projet, que je ne trouve pas séduisant, je me suis demandé par ailleurs ce qui ne me plaisait pas chez Macron. Il y’ avait quelque chose d’indéfinissable qui allait au delà des idées, et ce quelque chose était lié à un style, une posture, une façon de faire. C’est le livre d'Eric Sadin (La Silicolonisation du Monde, Editions l’Echappée - ouvrage très intéressant qui évoque la prise de contrôle de nos vies par un hybride du capitalisme et des intelligences artificielles – néanmoins il faut en noter le côté manichéen qui en atténue la pertinence) qui m’a mis sur la voie.
Emmanuel Macron, non seulement se veut proche du monde entrepreneurial et/ou des start-up, et d’ailleurs il était vu comme leur candidat, mais il  conçoit la politique comme une entreprise, et plus précisément justement comme une start-up. En l’occurrence il s’inscrit dans un mouvement qui vise à faire l’entreprise la forme ultime – désirable et nécessaire – d’organisation des groupes et collectivités humaines. Dans ce paradigme, l’entreprise est parée de toutes les vertus : les décisions qui s’y élaborent sont rationnelles, le mérite y est reconnu et promu, les processus sont élaborées avec soin et sont suivis à la lettre, les individus s’y épanouissent.  Donald Trump a d’ailleurs affirmé haut et fort qu’il entendait gouverner les Etats-Unis comme une entreprise, sous-entendant qu’ainsi tout irait mieux – évidemment il ne dit pas pour qui… Mais ici Trump ne fait lui même que prolonger un mouvement de fond, qui a placé sur un piédestal cette forme particulière d’organisation et ses modes de fonctionnement. Certaines méthodes spécifiquement élaborées pour le monde de l’entreprise ont d’ailleurs été reprises telles quelles par certains gouvernements, je pense par exemple à la « nudge theory », reprise par le gouvernement britannique et sa « nudge unit ».
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Le langage politique a  aussi été contaminé depuis plusieurs années par une langue managériale dont Nicolas Sarkozy avait été  en son temps un des grands promoteurs ; acronymes, anglicismes, mots valises en sont les éléments. On parlera de RGPP, d’indicateurs clés, d’optimisation des ressources et bien sûr de réforme, de la sacro-sainte réforme, qu’il faudra élaborer avec des cabinets de management.

Quant à lui, Emmanuel Macron adopte comme modèle un type particulier d’entreprise : la start-up. On ne reviendra pas ici dans le détails sur ce qu’est ou peut être une start-up mais on en retiendra quelques caractéristiques : la start-up privilégie la rapidité d’exécution à tout autre critère de fonctionnement, elle doit être flexible y compris en adoptant drastiquement son offre à son marché au cours du temps, la conquête de parts de marchés est privilégiée au détriment de la rentabilité (au moins au début),  elle se doit d’être innovante et cette innovation en fait une entité qui ne s’embarrasse pas de l’histoire – de son industrie,  de son secteur. En outre elle peut être fortement identifiée à son fondateur. Et finalement elle est désirable car elle fait miroiter la promesse de richesse pour ceux qui en sont membres.
 En Marche ! est bien conçu comme une start-up : organisation partie de rien, rapidité extrême d’exécution, adaptation au marché (le programme de Macron a été bâti à partir de milliers d’entretiens) et aux circonstances (gestion des ralliements), logique de parts de marché (on arrive au pouvoir et après on verra avec qui gouverner), financement graduel y compris sous la forme d’un « crowdfunding politique », et figure charismatique du chef et/ou chef d’entreprise. Enfin la récompense pour les membres du mouvement est explicitée à travers une double règle: seuls ceux qui en « sont », et si possible dès le début, se verront offrir postes et honneurs, tandis que les ralliés de la dernière heure ne doivent rien attendre. Ici on se rappellera la désormais fameuse phrase de Emmanuel Macron : « il faut des jeunes Français qui aient envie d’être milliardaires ».
Et si En Marche ! est pensée comme une start-up cela laisse fortement penser que Emmanuel Macron pense la politique come une start-up, c’est à dire comme une entreprise.
Or le tableau idyllique de l’entreprise que nous avons évoqué plus haut est totalement faux – l’entreprise, comme toute collectivité humaine est aussi un lieu de conflits, d’irrationalité, de jeux de pouvoir, et parfois de souffrance. Mais surtout les laudateurs de l’organisation entreprise font l’impasse sur un élément fondamental : l’entreprise n’est pas au service de la Collectivité, mais au mieux de ceux qu’on appelle les/ses parties prenantes (salariés, actionnaires, partenaires, clients)  et de plus en plus souvent elle est au service des seuls actionnaires, avec comme objectif principal et intangible de dégager du profit.  Dès lors l’entreprise ne peut être un modèle organisationnel – ou à  la marge – car elle est subordonnée à des finalités qui lui sont spécifiques et qui peuvent viser à l’éviction d’organisations concurrentes. Pour le dire autrement l’entreprise est une organisation qui sert des intérêts particuliers et sa réussite ultime correspondrait souvent à la disparition de toute autre structure sur son marché.
Ainsi concevoir la politique comme une entreprise et a fortiori une start-up c’est  vouloir utiliser un modèle de gouvernance inapproprié, inadapté. La politique est une affaire de temps long, d’histoire, de compromis, d’inclusion et non d’éviction, et surtout elle doit placer au dessus de toute autre considération l’intérêt général.
Au delà du fond ce qui provoque une gêne chez Emmanuel Macron c’est l’adoption de ce  modèle d’organisation qui me semble difficilement compatible avec une bonne gestion publique et la prise en compte d’intérêts multiples et contradictoires. Un Etat n’est pas une entreprise, un gouvernement n’est pas une start-up.
Peut être que Macron changera de modèle s’il arrive au pouvoir, mais cela nous le verrons plus tard.
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samedi 4 février 2017

La chance Trump


Depuis sa prise de fonction Donald Trump  met en œuvre son programme liberticide et protectionniste à une vitesse qui laisse un peu sonné, à défaut d’être surpris, car Trump fait ce qu’il avait dit qu’il ferait.
C’est une très mauvaise nouvelle pour les américains, dont une majorité, rappelons-le, a voté pour Hillary Clinton.
Résultat de recherche d'images pour "trump"Bien entendu il faut dénoncer et combattre les décisions de Trump, qui sont contraires aux valeurs fondamentales partagées par, ce qu’on appellera par facilité, les « démocraties occidentales ».
Mais Trump peut être aussi une chance, et nous allons voir pourquoi.
Tout d’abord Trump devrait mettre fin aux discussions sur le TIPP, le fameux traité transatlantique ; ce que les opinions publiques européennes n’ont pas obtenu de leurs gouvernements et de la Commission, c’est-à-dire le retrait de ce traité néfaste, Trump va le faire pour nous. Voilà une première bonne nouvelle.
Défense et diplomatie
Ensuite en affirmant une position isolationniste qu’on pourrait résumer en « America first and only », Trump signifie aux européens que leur défense va être le cadet de ces soucis, et ce dans un contexte où un étrange axe Washington/Moscou semble se dessiner. En outre, l’OTAN semble être devenue une coquille vide, le réceptacle dépassé de vieilles stratégies. Cela doit obliger l’Europe à repenser sa défense et au-delà sa diplomatie, dans un monde de plus en plus incertain, avec des menaces croissantes et des alliances de plus en plus instables.
Pour cela il faut imaginer une évolution notable des doctrines et des politiques en vigueur ; avec la Grande Bretagne sur le chemin du départ, une Europe de la défense et de la diplomatie doit se structurer autour d’un axe France/Allemagne, car il n y a désormais pas d’autre alternative. Cela implique que l’Allemagne puisse à nouveau s’imaginer et s’impliquer comme une puissance diplomatique voire militaire, et fasse évoluer la doctrine héritée de la défaite de 1945. Au delà de la dimension militaire de cette « alliance » l’élaboration d’une politique commune vis à vis de l’Afrique et du Moyen Orient est une obligation, en raison d’une part de la proximité géographique avec ces zones d’instabilité, et ensuite en raison du potentiel de développement que représentent ces régions – notamment pour l’Afrique. Cette initiative doit se faire hors du cadre de l’Union en agrégeant les pays intéressés (les candidats naturels sont sans doute l’Italie et l’Espagne). En effet la pesanteur des prises de décisions dans le cadre actuel de l’UE et les intérêts divergents de ses membres, rendent impossible d'imaginer cette politique dans une Union à 27.
Écologie, culture et social
Au-delà des questions diplomatiques il faut aussi complètement réorienter notre politique européenne, ou plutôt la façon dont l’Europe s’imagine et se construit; la probabilité que cela puisse se faire dans le cadre de l’Union est là aussi quasi nulle. Dès lors il faut faire une pause c’est à dire considérer que l’Union avec sa structure et sa gouvernance actuelles a atteint une limite ; dès lors toute évolution devra se faire en dehors. En revanche il faut avancer avec un groupe de pays (là encore l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie sont des candidats intéressants) sur la voie d’une nouvelle Europe, en affirmant son caractère social, écologique et culturel. Face à une Amérique repliée et défendant ses seuls intérêts et une Chine au modèle social si différent, il faut construire un ensemble cohérent et fort.
Cet ensemble (France/Italie/Allemagne/Espagne (FIAE)) représenterait la troisième puissance économique mondiale, avec un PIB de l’ordre de 50% de celui des USA, et un rôle de premier plan dans les échanges mondiaux. Ce regroupement peut donc peser et compter, et s’affirmer comme un acteur autonome – avec comme condition nécessaire la définition d’une politique de défense et diplomatique évoquée plus haut.
Résultat de recherche d'images pour "europe"Pour cela il faut se mettre d’accord sur quelques principes/mesures fondamentaux qui pourraient permettre aussi de redonner confiance dans un destin commun aux différents peuples concernés. En voici quelques uns :
-        - Une harmonisation fiscale et sociale très poussée, avec comme objectif de s’assurer du paiement réel de l’impôt par les entreprises sur la zone FIAE, en décourageant sévèrement l’optimisation fiscale. Cela permettra de récupérer des marges de manœuvre budgétaires significatives,
-        Une mutualisation des budgets de recherche, en définissant de grandes priorités et en y consacrant des sommes importantes (transition écologique et nouvelles énergies, intelligence artificielle..),
-        - Une solidarité budgétaire entre les pays de la zone, avec par ailleurs une « sortie » des règles européennes de déficit et de dette,
-        - Un accroissement significatif des échanges éducatifs, universitaires et culturels. On pourrait fixer par exemple comme objectif l’apprentissage systématique de 2 langues de la zone FIAE en plus de sa langue maternelle,
-        - Des objectifs communs en matière de politique énergétique (énergies renouvelables, normes, réduction des émissions polluantes)… A ce titre on rappellera que 5 des 10 premiers constructeurs automobiles mondiaux sont originaires de France, d’Allemagne ou d’Italie, ce qui devrait permettre d’être ambitieux dans ce domaine,
-        - Des normes sanitaires exigeantes privilégiant la santé des populations et non pas les marchés des entreprises (industries chimiques et pharmaceutiques, réglementation alimentaire..),
-        - Des normes sociales convergentes et protectrices (salaire minimum, droit à la retraite, revenu universel ou équivalent..).
Tout cela devrait se faire dans le cadre d’une gouvernance à imaginer, mais qui devra privilégier une démocratie réelle où les peuples gardent la maîtrise des décisions (Parlement des FIAE pour les décisions relevant de la zone ? gouvernement commun de la zone ?..)
Résultat de recherche d'images pour "futur"L’élection de Donald Trump oblige donc les européens à repenser leur avenir et à redéfinir les conditions d’une vraie souveraineté.  L’Union est un cadré dépassé pour cela car trop lent, trop sclérosé et regroupant des pays aux intérêts trop divergents.  Il y a donc là une occasion unique à saisir pour réaffirmer un projet fédérateur et ambitieux, faisant d’une partie du continent une terre de progrès. Si nous ne profitons pas de ce moment historique, nos vieux pays seront condamnés à assister en spectateurs au déroulement de l’Histoire, colonies ou vassaux d’autres nations ou ensembles.